Impression Envoyer à un ami
Spiritualité ignatienne - Revue N°98 - Mai 2026

Qu’est-ce que le colloque dans les Exercices spirituels ?

À la fin de chaque temps de méditation à partir d’un passage des Écritures, Ignace suggère une forme de prière appelée « colloque », où l’on est invité à parler avec Jésus « comme un ami parle à un ami ».

« Il faut passer de la grâce au colloque. » Le superviseur qui m’a été attribué au cours de cette nouvelle retraite que j’accompagne insiste. C’est la troisième fois depuis le début de notre entretien qu’il me répète cette phrase. Cela finit par m’agacer. Et cela ne me dit pas ce que je vais bien pouvoir proposer à la retraitante que j’accompagne, lors de notre prochaine entrevue !

Mais ces propos sibyllins évoquent bien la réalité de l’expérience qui nous est proposée lorsque nous prions en suivant les indications données par saint Ignace dans ses Exercices spirituels. En effet, nous y est offerte une « manière de procéder » avec des étapes clairement distinguées, pour avancer dans la prière avec la parole de Dieu. La demande de grâce, d’une part, et le colloque, d’autre part, constituent deux moments clefs de cette démarche.
 

Mobiliser mon imagination

Après une prière préparatoire, qui reste la même pendant tout le parcours de la retraite, saint Ignace m’invite d’abord à « me rappeler l’histoire » que je vais contempler (pour les contemplations des deuxième, troisième et quatrième semaines), puis à faire une « composition en voyant le lieu », c’est-à-dire à mobiliser mon imagination pour la mettre davantage au service de la prière, avant de « demander ce que je veux et désire », ce qui est proprement la demande de grâce. Celle-ci est liée à mon désir, qui est le moteur de toute prière avec la parole de Dieu. Dans les Exercices, ces demandes de grâce sont le plus souvent explicitement formulées par saint Ignace pour le retraitant. Dans nos retraites plus brèves, c’est à nous d’interroger notre désir et de formuler nos demandes selon ce désir. C’est ce désir qui, à travers cette manière de procéder, va me permettre – via mon écoute dans ma méditation ou ma contemplation – d’entrer en relation avec le Seigneur.

Car tel est bien le but et le cœur de toute prière : entrer en relation avec le Seigneur. Une relation faite d’une écoute attentive de ma part, à laquelle fait suite ma réponse, en retour à la parole entendue, accueillie et reçue.

Une écoute intérieure profonde, attentive

Mon écoute, d’abord. Une écoute intérieure, profonde, attentive, des résonances que fait naître en moi la Parole sur laquelle je médite ou la scène que je contemple. Comment cette page de la Bible qui me parle de la relation d’une autre créature avec Dieu me rejoint-elle dans les aspects les plus concrets de ma propre existence, aujourd’hui ? Il s’agit de laisser la Parole faire son œuvre en moi, me façonner, comme l’argile entre les mains du potier – une image que nous trouvons entre autres chez le prophète Jérémie (voir Jr 18,2-11 par exemple).
Ma réponse en retour, ensuite. Toute relation véritable est un échange, un dialogue entre deux êtres. Le prophète Isaïe l’évoquait déjà en ces termes : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, donnant la semence au semeur et le pain à celui qui doit manger ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission » (Is 55,10-11).

Dans la prière, le colloque est précisément ce moment où je peux exprimer en toute vérité, sans fard, sans prévention, ce que l’écoute de cette Parole a fait naître en moi, que ce soit en termes d’action de grâces, ou bien pour demander une nouvelle grâce, voire peut-être demander à nouveau la même grâce que celle demandée au début du temps de prière, parce que je sens qu’elle a besoin d’être affermie. Parfois aussi, je suis poussé à demander pardon, car le Seigneur m’a montré sa miséricorde tout en me révélant mon péché : « Je rendrai grâce au Seigneur en confessant mes péchés » (Ps 31, 5).

Le passage de l’Écriture que je médite se présente donc à moi comme un texte écrit. Des caractères d’imprimerie sur une feuille de papier – ou, aujourd’hui, des signes défilant sur un écran au fil des mouvements de mon pouce ou de mon index… Mais ce texte, à travers ma prière, va devenir le lieu d’une rencontre avec le Seigneur, avec Quelqu’un. Et au cœur de cette rencontre, d’abord et avant tout faite d’écoute profonde et mue par le désir exprimé au début, va alors pouvoir naître ma propre parole.
Tel est à grands traits le colloque, que saint Ignace nous enjoint de prononcer juste avant la prière finale, en général un Notre Père, ce qui conclut formellement notre temps de prière. Plus précisément, saint Ignace explique que « le colloque se fait, proprement, en parlant comme un ami parle à un ami ou un serviteur à son seigneur ; tantôt demandant quelque grâce, tantôt s’accusant d’avoir fait quelque chose de mal, tantôt faisant part de ses affaires et demandant conseil à leur sujet¹ ».
« En parlant comme un ami parle à un ami. » Quelle belle formule qui traduit l’intimité du retraitant avec Celui qui est son Seigneur et son ami ! à Lui, il peut vraiment confier tout ce qui lui tient à cœur, sans crainte aucune, en toute simplicité, en toute ingénuité, en toute sincérité.
Le colloque consiste donc bien à « parler » en écoutant comment ce que je viens de méditer a résonné en moi et ce que cela m’invite à confier au Seigneur. Il vient au terme de la prière. Mais bien entendu, il peut arriver spontanément, sous l’action de l’Esprit Saint au cours de ma prière, qu’une action de grâce spontanée naisse, qu’une demande de grâce surgisse et s’impose d’elle-même, qu’un profond regret pour mon péché vienne au jour, etc. Bien évidemment, il convient alors de laisser cet élan spontané s’exprimer : « Ne contristez pas l’Esprit Saint de Dieu », écrit saint Paul aux éphésiens (Ep 4,30). Il faut toutefois veiller à demeurer dans l’écoute de la Parole et à ne pas faire de toute ma prière un immense colloque. Sinon, à la fin du compte, la question pourra se poser de savoir avec qui je suis en train de parler : le Seigneur, ou ma propre image ?
 

Le colloque n’est pas une prière d’intercession

Une dernière remarque : le colloque n’est pas une prière d’intercession pour des proches, quels que soient les bons motifs de prier pour eux ou à leurs intentions. Le colloque est un « je » (moi) qui s’adresse à un « Tu » (le Seigneur) pour exprimer ce qui a été suscité par l’écoute de la Parole au plus profond de mon être, mais que seule la grâce de Dieu pourra me donner, si j’ose en faire la demande en toute vérité. C’est de moi et de ma relation avec Lui que je parle au Seigneur dans le colloque. Je laisse les intercessions pour d’autres moments de prière.

Au terme de notre bref parcours, nous pouvons donc remercier notre superviseur. La démarche d’une retraite selon les Exercices consiste bien en effet à « passer de la grâce au colloque », en balbutiant au départ ce que je veux et je désire, et en parvenant pas à pas à trouver les mots qui « sonnent justes » pour oser exprimer en toute vérité, en toute sincérité, et en toute candeur, ce que je désire au plus profond de moi et que le Seigneur Lui-même me suggère en me mettant ainsi à l’écoute de sa Parole.
Ainsi, si la demande de grâce est comme le point d’appui pour entrer dans la prière, le colloque est comme le point d’appui pour continuer à approfondir mon alliance avec le Seigneur, toute ma vie de foi, afin ainsi de toujours mieux « louer, révérer et servir Dieu Notre Seigneur et par là sauver [mon] âme² ».

Hervé-Pierre Guillot sj

¹ Exercices spirituels, no 54.
² Id., no  23.

Directeur du centre spirituel de Saint Beuno – appelé aussi St Beuno’s College, à Tremeirchion, dans le Denbighshire, au pays de Galles (Royaume-Uni) –, le jésuite Hervé-Pierre Guillot accompagne régulièrement des retraitants.


L’écoute, de Henri de Miller, 1986, visible à Paris près de l’église Saint-Eustache. Le colloque ignatien consiste à « parler en écoutant ».
© Smith Archives  / Alamy images
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