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Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°96 - Janvier 2026

Prendre soin… de ceux qui prennent soin

Le fondateur d’Habitat et humanisme soins plaide pour l’urgente nécessité de reconnaître à leur juste valeur humaine et financière les aides-soignants et auxiliaires de vie, trop souvent ignorés.

Dans ces moments où la vie est confrontée à la maladie, au handicap ou à la grande dépendance consécutive à l’âge, l’existence, alors lézardée de fatigue, trouve un singulier soutien avec ceux qu’on nomme les aides-soignants, les auxiliaires de vie. Pour la société, ces soignants sont des anonymes dont la mission dans les hôpitaux, les maisons de retraite médicalisées et les centres de réadaptation demeure inconnue jusqu’au jour où les accidents de la vie font entrer dans ces lieux. Soudain, alors, tout vacille, nous retenons le souffle : «Qu’allons-nous devenir? «
Face au malaise que traverse le monde de la santé, il est juste d’exprimer une reconnaissance aux soignants, tout particulièrement à ceux considérés à tort comme les «petites mains» des soins. Ne rattachent-ils pas à la vie dans ces moments où l’inquiétude et l’angoisse étreignent? Qui se soucie vraiment de ce que vivent ces soignants, essentiellement des femmes? Venant souvent de contrées lointaines, elles s’approchent au plus près de ceux dont les corps blessés et meurtris appellent des gestes réparateurs, suscitant des complicités discrètes, conférant au dévoilement des corps une relation pudique.

Les échanges entre soignés et soignants sont trop courts. Il s’ensuit peine et malentendus en raison d’une horloge qui n’est pas la même pour chacun: les premiers ont du temps – souvent trop –; les seconds n’en ont pas assez, d’où leur regret en constatant que leur mission n’est pas suffisamment prise en compte. Le soin ne devrait-il pas être suivi d’un prendre soin, avec notamment l’écoute permettant au patient parfois inquiet de constater qu’il n’est pas un objet de soin, mais un sujet? Désirer s’approcher de ceux qui ont mal, c’est être habité par le désir de prendre soin de l’autre, jamais étranger à la détermination de soutenir, compatir, j’ose dire aimer.  »J’étais malade et vous m’avez visité «(Mt 25,36).
Qui se soucie aussi des deuils que vivent les soignants lorsque la mort emporte vers une autre rive ceux qu’ils ont aidés? Des larmes discrètes, souvent, se font jour sur leurs visages. À qui peuvent-ils parler de leur peine, de leur quotidien avec la proximité de la mort, recueillant de ceux qu’ils accompagnent une dernière confidence, créant à jamais un lien dont l’écrin est le silence?
Que de solitude vivent les soignants! Je pense à cette infirmière, alors aumônier au Centre anticancéreux Léon Bérard à Lyon, me disant: «Je ne peux pas parler des heures parfois difficiles vécues comme soignante«  Son cœur blessé par trop de détresses aimerait trouver, sans encombrer les siens, une compassion dans un silence devenu partage et passage.

Un corps d’élite
Le corps médical est un corps d’élite. Il mène un combat sans que pour autant la société éprouve le désir de le défendre. Cette prise de conscience devrait être une invitation à mettre un terme à cet oubli injuste. Dans cette perspective, deux priorités devraient se faire jour, au-delà des questions de rémunération: d’abord, une attention au fait que les ressources des aides-soignants ne leur permettent pas d’habiter dans les métropoles à proximité des lieux où ils sont investis, d’où la nécessité de réparer cette inéquité dont on mesure la réalité lorsqu’on a besoin soi-même de soins; ensuite, la création d’espaces de paroles à proposer aux soignants, notamment dans les Ehpad (établissements d’hébergement pour les personnes âgées dépendantes), afin qu’ils ne soient pas confrontés à une omerta les laissant dans une solitude intérieure, cause d’usures et de blessures dommageables. Et notre prière participe singulièrement à défendre les soignants (Jn 14,16). 
Il y a quelques semaines, j’ai entendu un homme qui, au sortir de l’hôpital, ne pouvait pas revenir à domicile du fait de son isolement affectif et de son état de santé. Aussi acceptait-il d’entrer dans ce qui est tristement nommé Ehpad et que je préfère nommer maison de vie et de soins. Lorsque j’ai accompagné cet ami, il me dit très simplement, sans amertume: «Je suis entré pour mourir.» Quelques jours plus tard, reprenant contact avec lui, j’ai eu la joie de voir son visage éclairé, pacifié. Il n’était plus question de l’attente de la mort. «J’ai compris, me dit-il, que j’étais entré pour vivre ma mort.» Naturellement, tout était changé, bouleversé; les soignants n’y étaient pas étrangers. Si l’attente de sa mort gardait une actualité, elle était habitée par ce destin de la rencontre avec le Vivant. L’espérance, c’est regarder la réalité en face, ne point se dérober. La mort fait partie intégrante de la vie, notre ami entendait, non la subir, mais la vivre spirituellement debout.
Ces derniers mots, «vivre sa mort», j’osai les reprendre tout doucement. C’est cela, me dit-il. Se lever, faire se lever, c’est vivre en ressuscité, refuser de se laisser enfermer. La mort vécue ainsi ne libérerait-elle pas de la possession de soi, cet enfer? Alors viennent les mots de l’évangile du grain de blé tombé en terre (Jn 12,24). La vie est une aventure et une ouverture: «Ose-la», comme aimait à le dire Mère Teresa.

Bernard Devert

Ancien promoteur immobilier, devenu prêtre en 1987, le père Bernard Devert a fondé le mouvement Habitat et humanisme, puis en 2000 Habitat et humanisme soin (ex-La pierre angulaire) qui anime 62 établissements d’accueil et de soins pour personnes âgées fragiles et à faibles ressources dans plus de 20 départements.


Au-delà des questions de rémunération, prendre soin des soignants devrait passer par la création d’espaces de parole leur permettant de se confier sur leur vécu avec les patients.
© Panther Media Global /Alamy Images

 
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