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Penser et vivre « en clé de soin »


Le mot care devient tendance. Mais quels en sont les effets sur nos manières d’agir, de travailler, de réfléchir, d’aimer… ? Penser et agir en termes de soin, en particulier dans les domaines de la santé et de l’environnement, nous engage et nous déplace.

Peut-on penser et vivre en « clé de soin », comme les musiciens jouent en clé de sol ? Cette métaphore attire l’attention sur la tonalité qui sous-tend nos manières de vivre et de faire monde commun. En « écoutant » le soin, on observe que si tout n’est pas du soin, il y a du soin partout. Que serait ma vie personnelle si personne n’avait jamais pris soin de moi ? Que deviendraient les établissements humains si personne ne les nettoyait et n’en prenait soin par la maintenance ? Comment même notre terre aurait-elle un avenir si nul apiculteur, éleveur ou agriculteur ne l’entourait de soins ? 
À se laisser résonner « en clé de soin », puis à raisonner en termes de soin, on découvre vite que la sollicitude du soin n’est pas toujours là où elle s’exhibe le plus. Il suffit de penser, pour s’en convaincre, au soin de nos espaces de travail fournis par les personnels d’entretien, invisibles sinon invisibilisés, ou au soin mis par les services des eaux pour permettre l’accès de tous à une eau potable. Mais pour que cette idée puisse nous convaincre, il faut déconstruire l’idée sommaire que nous nous faisons du soin (care, en anglais), souvent assimilé à sa dimension médicale et curative (cure) ; et s’opposer à d’autres manières, très brutales, de dévisager le monde.
 

Des pratiques allant au-delà de la médecine


Le soin est à la fois une attitude et une aptitude, telles celles du Bon Samaritain de la parabole (Lc 10, 30-37). Il lie une disposition (accepter de se soucier de) et des dispositifs (prendre en charge), par des pratiques allant au-delà de la médecine.
Les philosophies du soin, ou care¹, nous ont appris à élargir notre pensée du soin par une triple opération : démédicaliser, dégenrer et dénaturaliser le soin. Le démédicaliser, c’est ne pas être prisonnier du caractère hypertrophié du soin médical qui questionne toutes ces pratiques de soin données ailleurs, que ce soit dans le soin parental et éducatif, le soin animal ou environnemental, le soin des personnes et le soin des choses. Il apparaît que le soin, comme disposition d’attention profonde, soutient toutes ces pratiques, médecine comprise.
Ensuite, dégenrer le soin discute les assignations de genre incitant, voire obligeant, à faire du soin une pratique de femmes, comme le met en évidence trop souvent le rôle attribué aux femmes à la maison, dans l’Église ou dans les professions dites féminines (soin des enfants, des malades, du ménage).
Enfin, le dénaturaliser interroge le fait de savoir s’il est aussi naturel que cela d’aider (les prétendus « aidants naturels » sont souvent des aidantes !), découvrant sous l’attitude naturalisante une conception finaliste des rôles dissimulant mal des rapports de domination. Ces derniers concernent d’ailleurs, et très souvent dans le même mouvement, les relations hommes/femmes, humains/animaux ou hommes/nature.
 

Une société peu soignante


On le voit, prendre soin redit combien importe tout ce tissu dont nous sommes issus. Cela s’impose aujourd’hui, car nous vivons les conséquences personnelles, sociales et politiques d’une société peu soignante qui invisibilise, mutile voire moque les pratiques de soin. On ridiculise le soin, on voit dans la sensibilité de la sensiblerie, et on dénonce un idéalisme ignorant le caractère rugueux et brutal qu’exigerait la petite fabrique du monde commun. Or le soin dit l’inverse : que serait un monde sans soin pris les uns à l’égard des autres, humains ou autres qu’humains ? Très vite ce monde, qui est pourtant le nôtre, prétendument réaliste et tranquillement cynique, serait insoutenable. Croire ne pas avoir à en prendre soin conduit à vivre dans l’illusion d’une existence autarcique qu’encourage la fiction (néo-)libérale et économisante du self made man, l’homme qui se « fait » seul. Nous en voyons les conséquences désastreuses via une culture de mort qui épuise les ressources naturelles et les « ressources » humaines.
Penser en clé de soin s’oppose à cette concep­tion hégémonique de l’humain selon laquelle le plus petit atome du social serait l’intérêt individuel égoïste. C’est lui opposer l’idée que le plus petit atome du social est la relation, en révélant la dimension relationnelle de nos autonomies. Nous sommes dans et par des interdépendances, ce que l’idée de vulnérabilité surligne. La pandémie du Covid 19 qui célébra pendant un temps les métiers essentiels (aides à domicile, éboueurs, infirmières, etc.), bien oubliés depuis, nous le rappelait. Le soin est le ciment relationnel de nos mondes communs. La démocratie est un régime politique, une ambiance d’égalité des conditions, mais aussi des pratiques mutuelles de soins (de la Sécurité sociale aux pratiques qui, jour à près jour, relèvent le monde…).
Enfin, parler de soin ou de care permet de prendre ses distances avec une charité chrétienne (caritas, en latin) trop souvent confondue avec une pieuse bienfaisance peu soucieuse de s’enquérir de sa réception par ceux qui en bénéficient, et qui trop souvent se tient à l’écart des conditions sociales, économiques et politiques des vies malmenées. Le care est le vin nouveau venant remplir les outres anciennes de la caritas. Irons-nous vers une care-itas ?

¹ Voir Marie Grand, Géographie de l’amour. Une autre histoire du Bon Samaritain, Cerf (2024) ; Joan C. Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, éd. La Découverte (2009) ; ou Frédéric Worms, Le moment du soin. À quoi tenons-nous ?, PUF (2021).

Jean-Philippe Pierron

Jean-Philippe Pierron est professeur de Philosophie à l’Université de Bourgogne et responsable du master Humanités médicales et environnementales. Dernier ouvrage paru : Nos vies sur la brèche, éd. de l’atelier (2024).



Les personnels d’entretien invisibles contribuent au soin de nos espaces de travail.
© imageBROKER.com / Alamy images


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