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Expérience de Dieu - Revue N°98 - Mai 2026
Marin au long cours
Après vingt-cinq ans de visite aux marins au long cours dans les ports, à Marseille puis au Maroc, le père Arnaud de Boissieu partage son étonnement d’avoir été témoin d’un Dieu surprenant, tour à tour « devant », « possible », « intérieur », « d’ailleurs », « minuscule »…L’univers de la marine marchande est complètement internationalisé : armateurs, managers, assureurs, marins, sans parler des pavillons des bateaux, sont de nationalités différentes. Les marins – des hommes jeunes, bien formés, ayant des contrats de six à neuf mois et laissant une famille au pays – viennent des Philippines, de Russie, d’Ukraine, d’Inde, d’Indonésie… Les escales ne sont pas pour eux des occasions de détente, mais de travail supplémentaire. Certains ne peuvent jamais sortir à terre pendant tout leur contrat. Dans 600 ou 700 ports du monde, différentes églises chrétiennes leur rendent visite pendant les escales. C’est ce ministère que j’ai exercé pendant vingt-cinq ans.
Voilà donc que s’achève pour moi un quart de siècle en tant que « prêtre de quart », comme m’avait surnommé amicalement un marin.
Oui, j’ai été prêtre de quart, c’est-à-dire que, bien au-delà de la routine des milliers de visites accomplies, ou plutôt au cœur de cette routine, j’ai tenu mon quart, à tenter de scruter l’horizon intérieur de ces hommes, à déceler des indices indicateurs d’une joie ou d’une détresse inexprimée.
Au bout de toutes ces années à monter et descendre des échelles de coupée, j’essaie de discerner de quels visages de Dieu j’ai pu être le témoin étonné. Un Dieu « devant » quand Il me précède : je ne suis pas allé apporter Dieu, je suis allé à sa recherche, et je L’ai aperçu, quelquefois… Un Dieu « possible » : depuis quatre ans, j’ai tant de fois rencontré des marins russes et ukrainiens sur le même bateau que cette situation est devenue banale pour moi. Quand Russes et Ukrainiens travaillent de concert, alors la possibilité de Dieu est ouverte... Un Dieu « intérieur » : j’ai reçu un SMS d’un marin connu à Casablanca qui me demandait de prier pour lui alors qu’il était en escale à Corpus Christi, aux États-Unis… Corpus Christi : cela ne s’invente pas ! N’est-ce pas ce que j’ai tenté, pendant toutes ces années : faire « corps du Christ » au-delà des frontières avec des presque inconnus, par les mers et les ports du monde ? Les marins chrétiens sont les meilleurs chrétiens du monde, eux qui pourtant ne peuvent jamais aller à l’église.
Onze nationalités différentes
J’ai été le témoin aussi d’un Dieu « d’ailleurs » : un soir à la messe, alors que je tenais une petite hostie dans mes mains, je me suis rappelé que ce jour-là, j’avais visité un navire transportant du blé (des hosties en devenir) d’Argentine, qui battait pavillon panaméen et était régi par une société anglaise dont le manager Israélien était basé en Suisse. Au service des pains (et des hosties) futurs, les marins étaient de onze nationalités différentes et les dockers étaient marocains. Cerise sur l’hostie, les religieuses qui fabriquaient les hosties à Casablanca étaient mexicaines. Alors, quand je prends une hostie dans mes mains et que je dis qu’elle est « le fruit de la terre et du travail des hommes », je célèbre le travail conjoint d’au moins vingt nationalités…J’ai été témoin également d’un Dieu « minuscule » : c’est ce qualificatif qui me vient à l’esprit pour parler de mon travail. Bien sûr, j’ai rencontré tous les jours de nombreux marins, dans le grand tournis du commerce mondial. Mais la vie à bord, parfaitement réglée, ne laisse que très peu de temps à la fantaisie, au temps libre, et je n’avais souvent que quelques minutes pour rencontrer les hommes d’équipage. Ainsi allait ma vie, faite de dizaines et de dizaines de conversations le plus souvent minuscules. Ai-je été le champion du monde des demi-conversations et même des quarts de conversations ? Les marins, eux, continuent peut-être la suite de notre conversation, dans un autre port, à des milliers de kilomètres de Casablanca.
Quelques « mériens » sur la terre
Ce Dieu, enfin, « marche » avec les marins. Accompagnant un jour des membres d’équipage qui avaient la chance de pouvoir sortir, j’ai entendu un jeune, après une vingtaine de mètres, lâcher cette phrase : « Cela fait huit mois que je n’ai pas marché sur la terre. » Huit mois que ce jeune homme n’avait pas marché sur notre terre. Après coup, j’ai pensé au dernier verset du Psaume 114 : « Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants. » Voilà ce que fut mon ministère : accueillir et, peut-être, accompagner quelques « mériens » sur la terre des vivants.Pour achever ce quart de siècle, je sens que l’évangile me provoque à faire encore un pas, puisque Jésus me « précède en Galilée » (Mt 28, 7). J’ai été l’opiniâtre chercheur de sa mystérieuse présence. La présence de Celui qui me précède aux échelles de coupée. En tant que « prêtre de quart », je voudrais en témoigner humblement, selon ce que dit la Genèse : « Que ce lieu est redoutable ! C’est vraiment la maison de Dieu, la porte du ciel ! » (Gn 28, 17). Les échelles de coupées sont-elles un lieu redoutable ? Conduisent-elles à la maison de Dieu ? En tout cas, elles sont quelques-unes des nombreuses et surprenantes portes du ciel. Et pendant un quart de siècle, j’ai eu le privilège de frapper discrètement à ces portes…
Arnaud de Boissieu
Prêtre de la Mission de France, Arnaud de Boissieu a été aumônier des marins au long cours, à Marseille puis à Casablanca (Maroc). En 2025, à 75 ans, il a pris sa retraite.

Sur un cargo, face à l’immensité de l’océan, les marins de toutes les nationalités se tournent parfois vers Dieu...
© Igor Kardazov / iStock
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