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Spiritualité ignatienne - Revue N°97 - Mars 2026
Le lâcher-prise, truc psychologique ou expérience spirituelle ?
Le conseil de « lâcher prise » fait florès dans le monde des psys, des coaches et autres consultants… Mais qu’en est-il d’un point de vue spirituel ?Les psys l’affirment : ce qui empêche souvent un individu d’être performant c’est, paradoxalement, son besoin de contrôler. Les tentatives pour maîtriser les événements, les autres et soi-même aboutissent souvent à l’inverse de ce qui est recherché et renforcent le sentiment d’échec. D’où ces mantras pour aider à combattre le stress et la déprime : « Arrêtez de vouloir tout contrôler ! Ne mettez pas la barre trop haut ! Lâchez prise ! »
Une longue tradition de pratiques
Mais le véritable « lâcher-prise » est beaucoup plus que cela. Il résume une longue tradition de pratiques et d’enseignements spirituels chrétiens, depuis les Pères du désert jusqu’à Charles de Foucauld, en passant par Maître Eckhart et Thérèse de Lisieux. Cette tradition spirituelle, qui s’est appelée successivement le « détachement », la « passivité », s’appelle, depuis saint François de Sales, l’expérience de « l’abandon ». Cette attitude spirituelle ouvre à la paix intérieure, à la sérénité (en grec : apatheia ou hesychia).Le lâcher-prise commence par le réalisme et le bon sens, afin de distinguer, parmi les événements qui nous arrivent, ceux que nous pouvons contrôler, ceux que nous pouvons influencer et ceux que nous ne pouvons ni contrôler ni influencer. C’était d’ailleurs un des grands principes de la philosophie stoïcienne : renoncer à changer le réel lui-même, mais chercher à changer son regard sur le réel. Cela s’appelle aussi la capacité d’adaptation ou la flexibilité.
Le lâcher-prise n’implique pas nécessairement de renoncer à ses buts ni à ses objectifs. Toutefois, penser de manière excessive à un problème est le plus souvent inefficace ; en revanche, ne plus y penser provisoirement permet de laisser place à la créativité et, souvent, de faire ainsi émerger une solution.
C’est généralement la peur qui pousse à rechercher la maîtrise, le contrôle en toutes choses. Nous sommes pleins de peurs plus ou moins conscientes, avec lesquelles il nous faut composer. Le contraire de la peur, c’est la confiance ; elle seule peut dissoudre le stress. Ainsi, le lâcher-prise est un acte de confiance. Vivre à fond le moment présent (comme y encourage la méthode Vittoz¹, par exemple) est un bon exercice pour apprendre à lâcher prise, car cela coupe court aux pensées parasites à propos du passé ou de l’avenir.
Pour autant, le lâcher-prise spirituel n’est pas uniquement de cet ordre-là. Dans La Cité de Dieu, saint Augustin explique que le besoin de contrôle, c’est la libido dominandi, la volonté de puissance qui s’exerce à l’égard de l’autre bien sûr, mais aussi et d’abord à l’égard de soi-même. « Je suis maître de moi comme de l’univers. Je le suis, je veux l’être », fait dire Corneille à l’empereur Auguste dans Cinna. Quand un individu s’enferme dans un tel désir de domination, il ne peut que s’emmurer dans la solitude et l’échec relationnel.
Posture de l’âme
C’est Maître Eckhart, mystique dominicain allemand du XIVe siècle, qui a inventé ce mot de « lâcher-prise ». Puis ce terme a été ressuscité au XXe siècle par le philosophe Martin Heidegger : Gelassenheit (du radical Lassen, laisser) signifie l’acquiescement, le laisser être, l’abandon, le « délaissement ». Se laisser désapproprier, ou « déprise », c’est la posture de l’âme décrite par François de Sales dans son Traité de l’amour de Dieu. Lui, l’évêque de Genève hyperactif (prédicateur, diplomate, fondateur, entrepreneur…), se faisait l’apôtre de l’abandon qu’il comparait à la béatitude d’un enfant reposant dans les bras de sa mère.L’abandon à la Providence divine, ce traité du XVIIIe siècle publié sous le Second Empire, longtemps attribué au jésuite Jean-Pierre de Caussade, eut également un grand succès jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il y est dit que la clé de la liberté spirituelle et de la paix intérieure, c’est l’abandon au moment présent, le oui à l’ici et maintenant, à ce que le traité appelle « le sacrement du moment présent ».
Mais il n’est pas si simple d’arriver au lâcher-prise, d’être disponible au présent, d’accueillir l’autre et l’événement tels qu’ils se présentent… C’est le plus souvent le fruit d’un long entraînement, d’une longue ascèse. Et en même temps, c’est une grâce reçue gratuitement.
La première chose qu’enseigne la tradition chrétienne c’est que, pour pouvoir faire l’expérience de la « démaîtrise », il faut d’abord savoir se maîtriser. Pour s’abandonner, il faut d’abord se posséder.
Pour se donner, il faut d’abord s’être trouvé soi-même. Pour pouvoir accueillir le réel tel qu’il est, il faut d’abord être en prise avec ce réel.
L’ascèse est justement un projet de maîtrise, pour se vaincre soi-même. Dans les premiers siècles du christianisme, les askètaï sont les moines qui s’entraînent à maîtriser et à vaincre les démons intérieurs (que nous appelons aujourd’hui les passions). Le mot « ascèse » s’est diffusé dans la langue française à la fin du XIXe siècle, avec les écrits d’Ernest Renan. Mais la préoccupation de maîtrise des « passions »
et des mauvais esprits a toujours été capitale dans la littérature spirituelle. Très tôt, la tradition a identifié l’illusion dangereuse selon laquelle on pourrait parvenir à un contrôle complet de soi. Ce mépris du corps et cette volonté de le mater coûte que coûte sont caractéristiques des hérésies pélagienne (IIe-IVe siècles) et cathare (XIe-XIIIe siècles), et de tous les puritanismes. En effet, la vie spirituelle commence par la vie du corps. « Le surnaturel est lui-même charnel », affirmait ainsi le grand écrivain et poète Charles Péguy².
Cette illusion hérétique repose sur la conviction que l’ascèse serait une affaire d’efforts de la volonté, comme un idéal de maîtrise de soi qui enferme au lieu de libérer. En fait, il n’est pas du pouvoir de l’homme de se contrôler totalement : la liberté spirituelle ne peut pas être uniquement conquise ; elle doit être aussi reçue.
Pas d’ascèse sans désarmement
Paradoxalement, il n’y a pas d’ascèse sans désarmement, sans accepter de déposer les armes, les fausses sécurités. L’ascèse est donc comme un dépouillement consenti, comme un acte de confiance, une passivité, au sens de renoncement à soi, d’oubli de soi, de docilité à l’autre. Saint Paul écrit : « Oubliant ce qui est en arrière, tout tendu vers ce qui et en avant, je fonce vers le but » (Ph 3,13-14). C’est cette sortie de soi qui justifie l’ascèse.Dans le christianisme, la pratique de l’ascèse et de la contemplation n’aboutit pas à une annihilation du soi, à sa dissolution (comme dans le bouddhisme). L’union à Dieu n’est pas une fusion avec un grand Tout, mais une ouverture au Tout-Autre. L’amour de Dieu est éminemment personnalisant. C’est en faisant sa place à Dieu en nous, en acceptant cette part d’inconnaissable en nous impossible à maîtriser, que nous devenons capables du vrai lâcher-prise, de la vraie liberté.
Le lâcher-prise évangélique, c’est la victoire sur la peur de manquer, sur l’anxiété. Le but de l’ascèse, c’est de pouvoir tout recevoir d’un cœur égal, le succès comme les échecs, le bonheur comme l’adversité, l’ami comme l’ennemi, la santé comme la maladie… C’est sourire à celui que je n’aime pas et lui laisser la chance de ne pas se douter que je ne l’aime pas. L’amour du prochain, comme critère de l’ascèse.
Comme une prise de distance
Ce lâcher-prise commence comme une prise de distance vis-à-vis de soi-même et de ses affects pour apprendre à ne plus se laisser impressionner par eux. C’est ensuite un détachement de sa volonté propre, de la recherche de ses intérêts : ne plus vouloir que ce que Dieu veut. C’est « l’indifférence », selon saint Ignace de Loyola, ou la « sainte indifférence », selon saint François de Sales, ou encore la « petite voie », selon sainte Thérèse de Lisieux.Seul un pauvre peut savoir ce que sont le lâcher-prise, l’abandon, parce qu’il n’a rien sur quoi refermer sa main et parce que, pour sa vie, il est obligé de s’en remettre aux autres dont il dépend. Un mendiant a la main ouverte. C’est cela le vrai lâcher-prise : la main ouverte pour recevoir… et pour donner.
¹ Élaborée par le médecin suisse Roger Vittoz (1863-1925), cette pratique vise à restaurer par des exercices simples la réceptivité sensorielle, la concentration et la volonté.
² In Ève, FB éditions, 2015.
Dominique Salin sj
(avec Claire Lesegretain)
Historien et théologien de la spiritualité, Dominique Salin est professeur honoraire des Facultés Loyola. Il a publié en 2025 L’expérience spirituelle chrétienne et son discernement (RVX95, p. 37), Spiritualité ignatienne hier et aujourd’hui (p. 37) et Spirituels modernes. Portraits et doctrines (Cerf/Loyola).
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Le lâcher-prise passe par l’attention au moment présent, qui est à la fois le fruit d’un long entraînement et une grâce.
© Zybnek Pospisil / iStock
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