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Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°98 - Mai 2026
La liturgie, belle ou vraie ?
Et si la beauté était parfois contre-productive ? Lors d’un office, elle peut, au lieu de nous conduire au mystère, nous le cacher par sa séduction. Dans Desiderio desideravi, le pape François a indiqué des critères précieux aux célébrants… et aux fidèles.Dans sa belle lettre apostolique de 2022 Desiderio desideravi, le pape François invitait à redécouvrir la beauté de la vérité de la célébration chrétienne. Immédiatement, il écartait deux écueils symétriques, l’esthétisme et la banalité : « La redécouverte continuelle de la beauté de la liturgie n’est pas la poursuite d’un esthétisme rituel qui ne prend plaisir qu’à soigner la formalité extérieure d’un rite ou se satisfait d’une scrupuleuse observance des rubriques. Il va de soi que cette affirmation ne vise nullement à approuver l’attitude opposée qui confond la simplicité avec une banalité débraillée, l’essentialité avec une superficialité ignorante, ou le caractère concret de l’action rituelle avec un fonctionnalisme pratique exaspérant¹. »
Pour le pape François, la beauté en matière liturgique est « la beauté de la vérité de la célébration liturgique² » et in fine la beauté du mystère pascal que la liturgie est appelée à actualiser³. Il ne s’agit pas de subtilités de langage, mais de la mise en évidence d’une ambiguïté de la notion de beauté quand on la rapporte à la liturgie : il convient que celle-ci conduise au mystère, non qu’elle devienne une fin en soi lui faisant écran !
Ainsi, la beauté rencontre, jusque dans son ambiguïté, le mystère. Le pape a des mots très clairs sur le déficit de sens du mystère que certains dénoncent dans la liturgie issue de Vatican II : « Si la réforme avait éliminé ce vague “sens du mystère”, ce serait un mérite plutôt qu’une accusation fondée⁴. » Quand François parle d’émerveillement devant la beauté du mystère (pascal), il s’agit du mystère au sens « mystérique », non au sens de « mystérieux » – pour reprendre la distinction du théologien Louis-Marie Chauvet : un mystère que la liturgie révèle à travers sa forêt de symboles, pas un mystère auquel elle fait écran avec une brume esthétisante.
Ces précisions sont nécessaires pour appréhender la question de la beauté dans la liturgie, des voies d’accès à Dieu par la beauté (via pulchritudinis) qu’il convient d’honorer pleinement. J’en esquisserai trois déclinaisons : retrouver le sens du symbole, viser la noble simplicité, et cultiver l’art de célébrer.
Dans la liturgie, le mystère se donne à travers le symbole. Le pape François invite les baptisés à retrouver le sens du symbole avec des mots magnifiques : il commente la bénédiction de l’eau baptismale en soulignant que « quand Dieu a créé l’eau, Il pensait au baptême⁵ ». La beauté de la liturgie réside en ce qu’elle révèle le sens profond des éléments de la Création dont elle use pour nous donner le mystère : le baptême pour l’eau, l’eucharistie pour le pain et le vin, etc. L’intuition est forte : la liturgie nous éduque à regarder la Création, non pas dans sa splendeur première, mais telle que Dieu la veut et la voit, c’est-à-dire déjà transfigurée par la puissance de vie jaillie du tombeau au matin de Pâques. Là réside la source la plus profonde de sa beauté.
« Noble simplicité »
Avec la notion de « noble simplicité », le concile Vatican II propose un horizon pour chercher le sens de la beauté dans la liturgie. Cette expression qui s’applique tant aux rites qu’aux espaces liturgiques est reprise au domaine de l’histoire de l’art⁶. Là aussi est tracée une ligne de crête : la noblesse, requise tant par l’objet de l’action (le mystère du salut) que par la tradition propre du rite romain, doit s’articuler à une simplicité requise par la fidélité à l’Évangile. La constitution sur la liturgie Sacrosanctum concilium (1963) propose moins une norme qu’un repère, dont on n’a probablement pas exploité toutes les potentialités. On aurait intérêt à passer nos liturgies au filtre de cette requête conciliaire de noble simplicité : beaucoup d’entre elles seraient interrogées, en raison d’une banalité affligeante ou d’une insupportable sophistication.
Enfin, penser la beauté dans la liturgie ne peut faire l’économie d’une réflexion sur notre art de célébrer. Le pape François termine sa lettre apostolique par un long développement destiné aux prêtres, tout en précisant d’emblée que l’art de célébrer concerne tous les fidèles, au titre de leur sacerdoce baptismal, puisque tous sont célébrants ! En un mot, il s’agit de « donner toute leur chance aux symboles liturgiques », que trop souvent on noie sous des explications superfétatoires ou sous des excroissances gestuelles qui en obscurcissent la limpidité.
Derrière ces trois écueils, je pense à la propension que de nombreux pasteurs ont, par exemple dans la liturgie baptismale, à ensevelir la beauté des gestes et des paroles sous un flot d’explications. Ou bien, parfois, ils ajoutent des gestes, éventuellement empruntés à des formes rituelles autres. Ou encore, ils tendent à dévitaliser la puissance symbolique du rite, notamment quand ils baptisent un enfant ou un adulte avec quelques centilitres d’eau précipitamment épongée sur le front de celui pour lequel elle devrait signifier une plongée dans la mort et la Résurrection du Seigneur. Cependant, c’est là que réside fondamentalement la beauté du geste baptismal, celle qui ouvre à la beauté du Mystère sauveur.
Gilles Drouin
¹ Desiderio desideravi n° 21.
² Ibid.
³ Id. n° 22
⁴ Id. n° 25.
⁵ Id. n° 13.
⁶ Gilles Drouin, Noble simplicité, in La maison-Dieu n° 317, 2024/3, pp. 185-192.
Titulaire d’une licence canonique en théologie option liturgie, Gilles Drouin a soutenu une thèse de doctorat Architecture et liturgie. Offrir avec et pour le peuple (Cerf, 2019). Prêtre du diocèse d’Évry, il a dirigé l’Institut supérieur de liturgie à l’Institut catholique de Paris. Il est vicaire général du diocèse d’Evry, membre du comité de rédaction de la revue La maison-Dieu, et a participé au comité scientifique chargé de la restauration de Notre-Dame.

Dans la liturgie, la beauté des gestes, des symboles et des mots doit servir le mystère, plutôt que notre recherche esthétique, aussi créative soit-elle.
© Philippe Lissac / Godong
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