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Lire la Bible - Revue N°96 - Janvier 2026

La Chandeleur, pour que toute vie soit offrande

Le 2 février, nous célébrons la présentation de Jésus au Temple. Mais le sens profond de la consécration des enfants mâles premiers-nés dans la Bible invite encore plus loin. L’Église en a fait la fête de tous les consacrés.

La Bible hébraïque s’inscrit dans le contexte du Proche-Orient ancien et, plus fondamentalement, dans la culture universelle. La première demande des humains, leur désir le plus profond, est le désir de vie. Et depuis des millions d’années, cela passe par la descendance, par l’attente d’un fils. Le mot évangile (euaggelion, bonne nouvelle en grec) trouve sa racine dans cette réalité universelle : on parle de bonne nouvelle pour annoncer une victoire militaire ou une naissance. Comme l’écrivait le bibliste Marcel Domergue¹, «un impérieux désir d’enfant hante les hommes de la Bible ».
Mais la vie des fils et des filles est menacée par les différentes formes que prend la mort. À commencer par la stérilité, qui prive des couples d’une descendance. Or, pour avoir des enfants, les humains sont (parfois) prêts à tout, jusqu’aux marchandages les plus infâmes. On pense au cri désespéré de Rachel à son mari Jacob : « Donne-moi des fils, sinon je vais mourir ! » (Gn 30,1). Et Jacob lui répond : « Suis-je à la place de Dieu, moi ? C’est Lui qui t’a empêchée d’avoir des enfants » (Gn 30,2). Cette réponse de Jacob a toutes les apparences de la piété… mais les rabbins observent que ce n’est pas ainsi que l’on parle à une femme affligée !

La Bible témoigne d’une double conviction. D’abord, si toute vie vient de Dieu, toute vie appartient à Dieu. Le rite de l’offrande du premier-né à Dieu, enraciné dans la culture du Proche-Orient, s’accompagne de la purification de la mère : « Si une femme est enceinte et accouche d’un garçon, elle sera impure pendant sept jours, de la même impureté qu’au moment de ses règles. Le huitième jour, on circoncira le prépuce de l’enfant, et pendant trente-trois jours encore, elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera rien de consacré et n’entrera pas dans le sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification » (Lv 12,2-4). Ce rite n’est pas une affaire de morale. Il est lié au tabou du sang, c’est-à-dire au respect de la vie, qui est répété à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament : « Vous ne mangerez pas le principe de vie, c’est-à-dire le sang » (Gn 9,4).

Il est intéressant de constater les différences entre une naissance d’un garçon et celle d’une fille, en lien avec la dimension androcentrique des cultures antiques. « Si elle accouche d’une fille, elle sera impure de la même impureté pendant deux semaines, et elle restera, en outre, soixante-six jours à purifier son sang. Quand sera achevée la période de sa purification, que ce soit pour un garçon ou pour une fille, elle amènera au prêtre, à l’entrée de la tente de la Rencontre, un agneau de l’année pour un holocauste, un jeune pigeon ou une tourterelle, en sacrifice pour la faute » (Lv 12,5-6). Puis : « Le prêtre les présentera devant le Seigneur, et accomplira sur la femme le rite d’expiation ; ainsi, elle sera purifiée de son flux de sang. Telle est la loi concernant la femme qui accouche d’un garçon ou d’une fille. Si elle ne trouve pas une somme suffisante pour une tête de petit bétail, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l’un pour l’holocauste et l’autre pour le sacrifice pour la faute. Le prêtre accomplira sur la femme le rite d’expiation, et elle sera purifiée » (Lv 12,7-8).

Les enfants viennent de Dieu
Le rite n’est là que pour rappeler aux parents que tous les enfants viennent de Dieu et appartiennent à Dieu. Selon cette conception biblique, les enfants n’ont pas pour vocation de réaliser les rêves de leurs parents ou de donner du sens à leur vie. Comme l’écrit le théologien américain protestant Stanley Hauerwas² : « Les chrétiens ne placent pas leurs espérances en leurs enfants mais, bien plutôt, leurs enfants sont le signe de leur espérance, espérance qu’en dépit des signes du contraire, Dieu n’a pas abandonné ce monde. C’est parce que nous avons confiance en Dieu que nous avons suffisamment confiance en nous-mêmes pour appeler de nouvelles vies à l’existence, même si nous ne pouvons pas être certains que nos enfants partageront notre mission. »

L’enfant est signe de notre foi en Dieu, mais il n’est pas celui qui justifie nos vies. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’existence d’un célibat consacré à Dieu : il signale que la vie consiste à se donner comme Dieu, et que Lui seul peut donner la vie. Il y a une manière profondément athée d’avoir des enfants en voulant se prolonger en eux, en désirant leur transmettre un nom ou un patrimoine. Tout cela dure peu, et est vain. À l’inverse, il y a une manière croyante de ne pas avoir d’enfants, en faisant ce choix non par égoïsme ou par paresse, mais pour confesser par toute son existence que Dieu est l’unique absolu, qu’Il est la source de toute vie et que toute vie vient de Lui.
Lors de sa polémique avec les sadducéens, ces négateurs de la résurrection, Jésus leur répond après avoir écouté leur récit sur la femme aux sept maris : « Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mc 12,27). Certes, les sadducéens appliquent la Loi, mais ils négligent la puissance de Dieu qui peut rendre la vie aux morts. Comme il est dit de Dieu par la bouche du prophète Ézéchiel : « Toutes les vies m’appartiennent, la vie du père aussi bien que celle du fils, elles m’appartiennent » (Ez 18,4).

En ce sens, il y a une ambiguïté dans le fait de voir dans la fête de la Présentation de Jésus au Temple une fête des seuls consacrés, comme si eux seuls devaient appartenir à Dieu. Chaque baptisé n’appartient-il pas au corps du Christ ? N’est-il pas invité à faire de sa vie une offrande à Dieu, qu’il soit marié ou célibataire ? De fait, l’état de vie est secondaire par rapport à l’appel essentiel qui concerne tous les baptisés. Comme le dit saint Paul, tous les disciples du Christ sont appelés à la sainteté, tous sont consacrés : « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Co 3,16). 

Ainsi ce qui est fêté par l’Église le 2 février comporte plusieurs plans. Il s’agit d’abord de rappeler que les parents de Jésus respectaient les rituels de la foi juive tels qu’ils étaient pratiqués à l’époque. Ils partageaient cette conviction que la vie vient de Dieu, et que ces rites de purification et d’offrande symbolique ont du sens. Il s’agit de rappeler aussi combien Jésus n’a pas été mis à part, mais s’est inscrit dans le destin commun de tout premier-né masculin de son peuple. Sa Présentation au Temple de Jérusalem par ses parents manifeste cette conviction que nos vies viennent de Dieu et vont à Dieu, qu’elles appartiennent à Dieu.

La foi chrétienne ne fait pas de l’enfant une idole
Pendant des siècles, le christianisme a été perçu comme une religion qui, non seulement encourageait le célibat consacré, mais montrait une méfiance à l’égard de la famille. Certains versets pouvaient le laisser penser, tels que : « On aura pour ennemis les gens de sa propre maison » (Mt 10,36). En effet, la foi chrétienne ne fait pas de l’enfant un objectif, une idole. Oublier le Seigneur et faire de la vie l’absolu fait passer à côté du sens de la Création et de la vraie vie. C’est pourquoi le martyre pour le Christ est loué. Pour le chrétien, la vie n’est pas un absolu qui justifie que tout lui soit sacrifié ; de ce fait, la vie peut vraiment être honorée de façon juste et appréciée. Idolâtrer la vie, c’est se tromper sur la vie même, et finalement la perdre.
Il est donc paradoxal que le christianisme soit perçu aujourd’hui comme une religion « de la famille et des enfants ». Certes, les chrétiens accueillent avec joie toute naissance d’enfant, quel que soit l’enfant et quel que soit l’état du pays ou du monde dans lequel il naît. Mais c’est parce qu’ils croient ultimement que tous les humains sont dans la main de Dieu, et que l’amour divin donne sens à leur vie. Le 2 février est donc le jour où nous pouvons redire notre conviction d’appartenir à Dieu et lui offrir nos vies « à la louange de sa gloire » (Ep 1,12).
Marc Rastoin sj 

¹ In Croire aujourd’hui, décembre 2005.
² In A Community of Character, Notre-Dame University Press, 1991.

Docteur en théologie biblique, Marc Rastoin enseigne aux Facultés Loyola Paris et à l’Institut biblique pontifical de Rome. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont le dernier paru est Guide catho des séries. 100 séries passées au révélateur spi, éd. de l’Emmanuel (2025): + la couverture du livre : RVX 96 guide catho.jpg



La présentation de Jésus au Temple, Giovanni Bellini, vers 1469.
© Pinacoteca Querini Stampalia, venise  (Italie) / Creative Commons 4.0 International




Le 10 octobre 2025, le pape Léon XIV rencontre au Vatican les participants au Jubilé de la vie consacrée.
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