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Lire la Bible - Revue N°97 - Mars 2026

Humains, animaux : un destin commun

La Bible souligne que, comme les animaux, les humains sont créés à partir de la terre. Et, à travers notre rapport au monde animal et à la nourriture, se joue parfois notre choix d’une vie avec ou sans Dieu.

Dans la Bible, il n’existe pas de mot pour différencier animal et humain. En hébreu et en grec, on parle d’« êtres vivants ». Mais environ 155 mots hébreux désignent 170 animaux, avec plus de 3 000 références dans l’Ancien Testament et 400 dans le Nouveau¹. La Genèse en décompte trois catégories : célestes, marins et terrestres, ces derniers avec trois sous-catégories : « Bêtes sauvages, bestiaux, petites bêtes du sol» (Gn 1,24-25). Le registre cultuel distingue les animaux purs, que l’on peut sacrifier et manger, et les impurs, qu’on ne peut sacrifier ni manger (Gn 7,2).

Dans le premier récit de Création (Gn 1,1–2,4a), les animaux marins et célestes sont créés et bénis le cinquième jour. Les animaux terrestres le sont le sixième, comme les humains, qui sont les seuls à l’image de Dieu, et sous l’autorité de qui les animaux sont mis d’emblée. Une nourriture végétale est donnée à tous : la gouvernance des humains sur les animaux n’implique pas qu’ils les prennent comme nourriture, et aucun animal n’est supposé servir de nourriture à un autre. Dieu veut ce monde harmonieux, pacifique ; la maîtrise de l’humain sur l’animal doit s’exercer dans la douceur sans que l’un menace l’autre, à l’image de Dieu.

Dans le second récit de Création (Gn 2,4b -25), l’être humain, l’adam, est créé le premier par modelage de la poussière du sol, la adamah. Il reçoit l’haleine de vie de Dieu : il est à la fois terrestre et divin. Dieu plante pour lui un beau jardin, Il l’y place « pour le travailler et pour le garder » (Gn 2,15) et lui donne un interdit. Il fait alors le constat d’un manque : « Il n’est pas bon que l’humain soit seul; je ferai pour lui une aide comme son vis-à-vis » (Gn 2,18). Dieu crée alors les animaux en façonnant la adamah. Ils sont créés pour l’humain, pour être « une aide comme son vis-à-vis », pour combler sa solitude en se tenant en face de lui. Mais cela ne marche pas : l’humain nomme les animaux sans trouver parmi eux le vis-à-vis souhaité. Dieu crée alors la femme en prenant un des côtés de l’humain, procédant par mode de séparation. Ce récit dit quelque chose de la grande proximité entre les humains et les animaux : êtres vivants, ils sont créés à partir du même matériau, mis à part le souffle de Dieu.

Dans la suite du récit, la transgression du commandement divin est induite par un animal, le serpent, qui pousse à manger ce que Dieu a défendu (Gn 3). Cela pose le lien à l’animal et à la nourriture comme un des nœuds fondamentaux entre l’humain et Dieu. Autrement dit, c’est en particulier dans le rapport au monde animal et à la nourriture que se joue, pour l’humain, le choix d’une vie avec ou sans Dieu. Dès lors, on comprend l’importance des interdits alimentaires dans l’Ancien Testament.
 

La violence des humains

Lors du Déluge (Gn 6–9), alors que le mal vient des humains, les animaux aussi sont détruits. Une communauté de destin unit humains et animaux. La violence des êtres humains entraîne toutes les autres espèces à la perdition. Et de même qu’une famille humaine est sauvée, celle de Noé, des représentants de chaque espèce d’animaux sont embarqués avec lui dans l’arche.

À sa sortie de l’arche, Noé offre en holocauste à Dieu plusieurs animaux. C’est la naissance du culte sacrificiel, une initiative humaine : Dieu n’a donné aucune instruction en ce sens. Sa réaction est mitigée ; s’Il renonce à maudire le sol à cause de l’humain, c’est qu’Il constate que « le penchant du cœur de l’humain est mauvais dès sa jeunesse » (8,21). Sans doute faut-il lier ce constat à ce sacrifice d’animaux qu’Il n’a pas demandé : même quand il veut rendre grâce à Dieu, l’humain a tendance à mal agir. Dès lors, la permission que Dieu donne aux humains de manger les animaux apparaît comme un exutoire à cette violence : «Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture comme déjà l’herbe mûrissante » (Gn 9,3). Toutefois, une limite est mise à la consommation des animaux : le sang qui symbolise leur vie.

Avec ce récit, la perspective devient, à première vue, anthropocentrique : l’humain a quasiment tous les droits sur les animaux, et peut même les manger. Pourtant, l’alliance que Dieu conclut avec Noé et ses fils – la première de la Bible – ne se limite pas aux humains mais concerne tous les êtres vivants (Gn 9,10) : tous sont partenaires de l’alliance avec Dieu.

Dans le monde postdiluvien, les animaux domestiques sont désormais mangés, sacrifiés et utilisés, mais aussi protégés. Le berger, l’éleveur prennent soin de leur troupeau et le gardent des prédateurs. Des lois assurent la protection des animaux : l’obligation de couvrir les citernes pour éviter que le bœuf ou l’âne y tombe (Ex 21,33-34), l’interdiction de frapper un animal à mort (Lv 24,18.21) et de museler le bœuf quand il foule le grain (Dt 25,4). Les animaux ont droit, comme les humains, au repos du sabbat (Ex 20,10). Certaines lois engagent la responsabilité de l’animal, telle la loi sur le bœuf qui encorne (Ex 21,28-32.35-36) et celle sur les dégâts causés par les animaux qui broutent le champ d’un voisin (Ex 22,4).

Le chapitre 22 des Nombres présente un animal doté de parole et d’une posture prophétique : l’ânesse du voyant Balaam, seule à voir l’ange de Dieu sur la route, permet
à son maître de l’éviter trois fois. Elle montre que Dieu peut choisir de faire porter son message par un animal domestique, qui plus est impur. Dans les livres de Jonas et Judith, les animaux jeûnent et font pénitence en même temps que les Ninivites et les Israélites (Jon 3,7-8, Jdt 4,10). L’animal serait-il capax Dei
² – capable de Dieu? La question mérite d’être posée.

Si, dans la majorité des textes, le fait de sacrifier et manger les animaux n’est pas questionné, notons que, dans les textes « sacerdotaux »³, c’est l’offrande végétale, la minha, qui s’avère la plus importante ; présentée obligatoirement lors de tous les holocaustes et sacrifices de communion, elle peut être offerte de manière indépendante. Enfin, l’évocation pacifique du jardin d’Éden se retrouve dans un oracle du prophète Isaïe décrivant le monde idéal attendu pour les temps messianiques (Is 11,6-7).
 

Des animaux fantastiques

À côté des animaux domestiques qui partagent la vie des humains, plusieurs catégories d’animaux ne leur sont pas directement utiles : les bêtes sauvages et ceux que nous appellerions, selon nos catégories, les animaux fantastiques. Les animaux sauvages sont plutôt perçus comme
nuisibles. Ils peuvent s’en prendre aux humains, aux récoltes et aux troupeaux. (Gn 37,33 ; 49,27 ; Dt 33,20 ; 1 R 13,24). Ils hantent les lieux désolés et font partie du sinistre tableau d’un pays en ruine (Is 13,19-22 ; 34,11-15 ; So 2,13-14). Dans le Psautier, les fauves figurent fréquemment les puissances du mal (Ps 7,3). De même, si la Bible évoque un certain nombre de monstres fantastiques, tels Léviathan et Béhémoth (Jb 40,15–41,26), ils ne sont d’aucune utilité aux humains, comme Dieu le souligne à Job. Pourtant, Dieu les a créés, Il trouve sa joie dans leur présence. Ils chantent sa gloire avec l’ensemble de la Création (Ps 148,7-10 ; 150,6). Dieu en prend soin et prodigue à tous leur nourriture (Ps 103). Le psalmiste évoque les ânes sauvages, les oiseaux, la cigogne, les lions. Quant au Léviathan, Dieu l’a formé « pour jouer avec lui » (Ps 103,26). Dieu peut, en outre, les utiliser comme auxiliaire au service de ses projets : c’est le cas, par exemple, du poisson et du ver de Jonas (Jon 2 et 4), des corbeaux d’Élie (1R 17,4-6) et des lions du livre de Daniel (Dn 6,17-25).

Leur comportement peut même être éducatif pour l’être humain, comme le souligne la littérature de sagesse (Pr 6,6-11 ; 30,24-31 ; Jb 12,7-10). Ainsi, l’existence des bêtes sauvages et des
animaux fantastiques apporte un bémol à l’anthropocentrisme biblique : la plupart des animaux ne sont finalement pas créés pour l’humain, mais, comme lui, pour eux-mêmes et par la volonté de Dieu. Comme l’humain, les animaux sont invités à chanter la gloire de Dieu. L’Apocalypse, dernier livre de la Bible, décrit une Jérusalem céleste où le trône est entouré de quatre « vivants » qui rendent gloire à Dieu (Ap 4,6-10) : trois sont des animaux.


Catherine Vialle

¹ Voir « Les animaux dans la Bible », de Didier Luciani, Cahiers Évangile n° 183, Cerf, 2017.

² Expression latine généralement appliquée à l’être humain.

³ L’école dite sacerdotale fait partie des grands courants qui ont élaboré le Pentateuque. Elle reflète essentiellement la pensée des prêtres du Temple de Jérusalem.

Les offrandes végétales dans l’Ancien Testament. Du tribut d’hommage au repas eschatologique, Alfred Marx, coll. « VT Sup », no LVII, éd. E. J. Brill, Leiden–New York–Köln, 1994.

Docteur en théologie et licenciée en philologie biblique, Catherine Vialle enseigne l’Ancien Testament à l’Université catholique de Lille. Ses recherches portent notamment sur la place de l’animal dans la Bible. Elle appartient au groupe de recherche pluridisciplinaire Penser l’animal, dignité animale (PAnDA).


Grotte de Lascaux (Dordogne): il y a 17 300 ans, les animaux étaient au cœur de l’existence humaine.

© CPA media Ltd / Alamy images




Béhémoth, Liber Floridus de Gand, 1120. Imaginaires ou réels, les animaux inutiles aux humains sont créés, selon la Bible, pour faire la joie de Dieu.
© Bibliothèque de l’Université de Gand / Licence Wiki Commons
 
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