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Air du temps - Revue N°97 - Mars 2026

Démographie, la fin programmée du modèle français

Après avoir connu une évolution remarquable de sa fécondité pendant trois quarts de siècle, la France a sapé les fondements de sa politique familiale dans les années 2010. Elle connaît désormais un hiver démographique.

En France en 2025, pour la première fois depuis 1944, le solde naturel a été négatif, ce qui signifie qu’il y a eu plus de décès que de naissances dans le pays¹. Certes, pendant la première moitié du XXe siècle, une « petite France » de 40 millions d’habitants a connu une stagnation démographique dans le double contexte des effets de la Première Guerre mondiale sur la mortalité et la natalité et d’une faible fécondité ; et, ce, en dépit de l’amélioration de l’espérance de vie. Mais ensuite, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 2010, le dynamisme démographique français a été remarquable. Ainsi, après 1945, la France a enregistré un renouveau démographique nettement plus intense que les autres pays européens. Elle était vue comme un modèle que nombre de responsables étrangers venaient visiter. Ensuite, en dépit de l’« hiver démographique » dans lequel sont entrés progressivement tous les pays européens, la France a conservé une fécondité d’environ un quart supérieure à la moyenne de l’Europe. Après la crise économique de 2008, alors que le PIB a baissé pendant deux ans, la France, contrairement aux autres pays également touchés par cette crise, n’a pas subi de baisse de fécondité.
Il est toujours possible de disserter sur des aspects sociologiques pour expliquer une telle évolution démographique. Mais il demeure un élément objectif qui a, pendant ces trois quarts de siècles, distingué la France des autres pays européens : une politique familiale visant à faciliter l’accompagnement des couples souhaitant un enfant ou un enfant supplémentaire. Cette politique avait trois caractéristiques liées : elle était universelle, c’est-à-dire qu’elle était généralisée à toutes les catégories socioprofessionnelles et s’appliquait donc à tous. Toute famille d’ouvrier ou de cadre qui souhaitait éduquer des enfants bénéficiait d’une compensation financière partielle, directe via les allocations familiales et indirecte via le quotient familial, pour que son pouvoir d’achat ne soit pas trop obéré par rapport à l’ouvrier ou au cadre qui, à la même période, n’avait pas de charges d’éducation.

Caractère transpartisan

La deuxième caractéristique de cette politique était son caractère transpartisan. Ainsi, la première grande loi de 1932, qui certes a mis du temps à être appliquée, a été votée par la droite et la gauche. Et le quotient familial, conforme à l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui précise que la « contribution commune » (les impôts) « doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés », a été voté dans la loi de finances pour 1946 à l’unanimité des deux chambres du Parlement.
Enfin, la politique familiale française est multiniveau : outre les actions de l’État, à l’échelle nationale, de nombreux dispositifs ont été mis en œuvre à l’échelle locale par les communes. En conséquence, tous les gouvernements de la fin de la Troisième République, issus de la Chambre Front populaire, de l’État français (Pétain), de la Quatrième et de la Cinquième République ont respecté les trois principes ci-dessus. Certes, il y a eu une reconsidération de l’universalité sous le Premier ministre de la gauche plurielle Lionel Jospin, mais, à la suite d’une mobilisation du Parti communiste avec la droite, cette remise en cause n’aura eu, en 1998, qu’une durée symbolique de neuf mois.
En réalité, des années 1970 à 2014, la fécondité de la France a enregistré des évolutions positives ou négatives en fonction d’avancées ou de reculs dans la politique familiale. En effet, pendant ces quarante années, même si les principes essentiels demeurent, les modifications périodiques opérées dans la politique familiale ont évidemment été ressenties par la population, et ont eu des effets sur la fécondité comme dans les décennies précédentes en France ou à l’étranger.
Au milieu des années 2010, une profonde remise en cause de la politique familiale a été annoncée : détérioration du pouvoir d’achat de ceux qui souhaitent un ou des enfants, politique malthusienne du logement, forte réduction des moyens des communes minorant les possibilités d’ouverture de nouvelles crèches ou de relais assistantes maternelles… Compte tenu des enseignements des décennies précédentes, cela ne pouvait, comme je l’ai annoncé dès 2014, qu’engendrer une baisse de la fécondité, même si ceci a fait l’objet d’un déni dans plusieurs publications officielles. Ainsi, les projections démographiques publiées par l’Insee en novembre 2021 se sont révélées caduques au bout de seulement 18 mois faute d’hypothèses prenant en compte la poursuite prévisible de la baisse de la fécondité.

Une dépopulation

Depuis, ces décisions des années 2010 ont été non seulement pérennisées, mais aggravées, à nouveau début 2026. Et la fin du modèle français s’est trouvée programmée. Le processus d’intensification de l’hiver démographique en France ne pouvait déboucher que sur une dépopulation, ce terme désignant une situation où le nombre de décès devient supérieur aux naissances ce qui, à l’échelle de la France métropolitaine et des cinq départements d’outre-mer, est effectif depuis 2025.
Il en résulte une ovalisation de la pyramide des âges sous l’effet du vieillissement « par le bas », c’est-à-dire des générations de jeunes moins nombreuses que les générations d’actifs. Les conséquences sont et seront multiples sur la consommation comme sur la production de richesses. Rappelons que la France, grâce à sa relative bonne fécondité, avait été la grande gagnante de la redistribution des sièges des parlementaires européens après le Brexit. On ne peut ignorer en outre les conséquences géopolitiques pour la place de la France en Europe et dans le monde.

Gérard-François Dumont

¹ Bilan démographique 2025 de l’Insee


Démographe et géographe, professeur émérite à Sorbonne Université, expert auprès du Conseil de l’Europe, président de la revue Population & Avenir et auteur de nombreux ouvrage, Gérard-François Dumont est vice-président de l’Académie de géopolitique de Paris. Son dernier livre : Populations, peuplements et territoires en France, éd. Armand Colin, 2022.




Jusqu’au milieu des années 2010, son ambitieuse politique familiale a fait de la France la championne d’Europe de la fécondité. Désormais, les naissances ne compensent plus les décès.
© damircudic / iStock
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