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Lire la Bible - Revue N°98 - Mai 2026

Ce que la Bible dit de la souffrance

Dans la Genèse, la souffrance apparaît comme une conséquence du péché. Mais le livre de Job montre que des justes sont aussi touchés par le malheur. Dans le Nouveau Testament, la souffrance devient le terrain de la manifestation de l’amour de Dieu.

Le Dieu biblique aime sa Création, en particulier les êtres vivants. On pourrait alors penser que tout va pour le mieux dans le monde. Et pourtant la terre est habitée par la souffrance, y compris celle des animaux. La souffrance la plus présente dans la Bible est cependant celle des humains. Pourquoi souffrent-ils ? Il y a là un mystère auquel le texte biblique donne des éclairages sans vraiment apporter de réponse.
Dans le livre de la Genèse, la souffrance est considérée comme une conséquence du péché du premier couple humain. Dieu s’adresse successivement à Ève et à Adam, après que tous deux ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal : « Il dit à la femme : “Je ferai qu’enceinte, tu sois dans de grandes souffrances ; c’est péniblement que tu enfanteras des fils. Ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera.” Il dit à Adam : “Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol, car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière, et à la poussière tu retourneras” » (Gn 3,16-19).

Toute une partie de la Bible juive va dans le même sens, en particulier le message des prophètes. Une fois installé dans la terre de Canaan, le peuple juif est censé observer la loi divine communiquée par Moïse sur le mont Sinaï. Elle comporte les commandements de l’amour du Dieu unique (Ex 20,3 et Dt 5,7) et de l’amour du prochain (Lv 19,18), commandements que les fils d’Israël sont loin de respecter. Les deux capitales juives seront alors conquises par des puissances étrangères : Samarie d’abord, en 721 ; Jérusalem ensuite, en 597 puis en 586 av. J.-C. Voici comment le Deuxième livre des Rois commente la prise de Samarie par les Assyriens : « Cela est arrivé parce que les fils d’Israël ont péché contre le Seigneur, leur Dieu, Lui qui les avait fait monter du pays d’Égypte, les soustrayant à la main du Pharaon, roi d’Égypte, et parce qu’ils ont craint d’autres dieux » (2R 17,7).
 

Des justes gravement touchés par le malheur

Le bon sens ne peut cependant pas se contenter d’établir un lien automatique entre la souffrance et le péché. Au plan personnel, s’il existe des impies qui souffrent, il existe aussi des justes qui sont gravement touchés par le malheur. Ainsi en est-il de Job, dont la vie est exemplaire, et qui est gravement atteint par des décès dans sa famille et par la maladie dans son propre corps. Des amis bien intentionnés tentent de le persuader qu’il est certainement un grand pécheur, mais il plaide sa propre cause dans un élan de grande sincérité. Il dit à propos de Dieu : « Il sait quel chemin est le mien, s’Il m’éprouve, j’en sortirai pur comme l’or. Mon pied s’est agrippé à ses traces, j’ai gardé sa voie et n’ai pas dévié, le précepte de ses lèvres, et n’ai pas glissé. J’ai prisé ses décrets plus que mes principes » (Jb 23,10-12).
Oui, il existe des malheureux innocents… Le message du livre de Job est aussi repris, dans le Nouveau Testament, à propos d’un aveugle-né : « En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : “Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ?” Jésus répondit : “Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui” » (Jn 9,1-3). Jésus dénonce le lien que ses disciples établissent entre le péché et le handicap ; il annonce simplement que cet homme est le terrain sur lequel Dieu va manifester que tous les humains sont destinés à la lumière.
 

Elle peut être un passage

On atteint là la pointe du message biblique sur la souffrance, à savoir qu’elle peut être un passage par lequel Dieu manifeste sa miséricorde.
Les prophètes bibliques n’ont pas seulement présenté la souffrance comme la conséquence du péché d’Israël. Eux-mêmes ont souffert, car leur message n’a pas été entendu de leurs contemporains. Jérémie est le paradigme d’une telle situation. Le livre d’Isaïe présente également l’image d’un mystérieux serviteur qui passe par de multiples difficultés, à propos duquel il écrit : « En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités : la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui, et dans ses plaies se trouve notre guérison. Nous tous, comme du petit bétail, nous étions errants, nous nous tournions chacun vers son chemin, et le Seigneur a fait retomber sur lui la perversité de nous tous » (Is 53,4-6).
Le Nouveau Testament verra dans ce personnage l’annonce prophétique de ce que Jésus supportera lors de sa Passion. Dans la Première épître aux Corinthiens, l’apôtre Paul rappelle à ses destinataires une sorte de résumé de la foi chrétienne, qui comporte la mort de Jésus pour nos péchés et sa Résurrection : « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; Il a été enseveli. Il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. Il est apparu à Céphas puis aux Douze » (1Co 15,3-5). Dieu s’est fait l’un de nous par son Incarnation en la personne de Jésus Christ. Il a souffert, Il est mort comme un criminel ; sa Résurrection a été la réponse du Père à l’engagement qu’a pris le Fils. Si l’on en croit une phrase attribuée à Paul Claudel : « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance. Il n’est même pas venu l’expliquer. Il est venu pour la remplir de sa présence. »

La souffrance de Jésus a été pour Lui un chemin de résurrection. Ces quelques mots résument le mystère pascal. Ce qui vaut pour Jésus vaut aussi pour les humains : on ne va pas de la vie à la vie par les chemins les plus courts. Peut-on alors parler de la « souffrance de Dieu » ? Certains l’ont fait, tel le jésuite François Varillon¹.

Une souffrance éternelle ?

Jusqu’ici, nous n’avons évoqué que les souffrances terrestres. La Bible juive ne va pas au-delà, dans la mesure où la plupart de ses auteurs ne croient pas en une vie après la mort. Les choses changent avec le Nouveau Testament : Jésus étant ressuscité, tous connaîtront le même destin. Jésus annonce à ses disciples que les humains seront jugés après leur mort, et qu’ils recevront le salaire de ce qu’ils auront vécu. La grande fresque du Jugement dernier, au chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu, a été souvent représentée sur le tympan des cathédrales. L’humanité se trouve alors divisée en deux. À la droite du Christ juge, les personnes destinées au paradis : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde » (Mt 25,34). À l’opposé se trouvent les damnés, à qui Jésus déclare : « Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel² qui a été préparé pour le diable et pour ses anges » (Mt 25,41).
Devons-nous en rester là ? On remarquera d’abord que le Royaume a été préparé pour les élus et que le feu a été préparé pour le diable et ses anges ; les deux lieux ne sont pas symétriques. On remarquera ensuite que, si l’on en croit l’apôtre Paul, Satan et ses anges seront détruits³ à la fin des temps. Il écrit : « Ensuite viendra la fin, quand Christ remettra la royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Autorité, tout Pouvoir, toute Puissance. Car il faut qu’Il règne jusqu’à ce qu’Il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort… » (1Co 15,24-27). Et saint Paul conclut : « Quand toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils Lui-même sera soumis à Celui qui lui a tout soumis, pour que Dieu soit tout en tous » (1Co 15,28).

Alors, quid de la damnation ? Est-elle aussi durable que l’affirme la Tradition ?

Michel Quesnel

¹ La souffrance de Dieu, Bayard, 1975.
² L’adjectif grec utilisé ici peut aussi signifier « séculaire ».
³ Mot utilisé par la Traduction œcuménique de la Bible auquel cet article se réfère.


Prêtre oratorien, docteur en théologie, bibliste et exégète, Michel Quesnel a été vice-recteur de l’Institut catholique de Paris et recteur de l’Université catholique de Lyon. Il est chapelain au sanctuaire Saint-Bonaventure de Lyon et vient de publier Le baptême, ça change tout, Desclée De Brouwer, 2025.



Le Christ guérissant l’aveugle-né (détail), Le Greco, vers 1570. Jésus disculpe ceux qui souffrent.
© New York Metropolitan Museum of Art / Creative Commons CC0 1.0



Le Jugement dernier (détail), tympan du portail principal de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques (Aveyron), XIIe s.
© Azoor photo Alamy images
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