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Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°97 - Mars 2026

Avec la terre et les pauvres, la clameur du Magistère

Mépris de la nature, exploitation des misères, migrations massives… La terre et le vivant sont en colère. Dans le cadre de l’enseignement social de l’Église, les encycliques Pacem in terris et Laudato si’ s’en font particulièrement l’écho.

A chaque période de l’histoire, des questions nouvelles viennent au jour : la condition des ouvriers à l’heure de la révolution industrielle, le dérèglement climatique aujourd’hui. Les prenant au sérieux, l’Église trace un chemin au nom de sa conception du bien de la Création, de la vie en société et de l’éminente dignité humaine. Car à ses yeux, tout est lié. C’est pourquoi elle dénonce les abus dans l’usage des ressources naturelles, ainsi que la guerre et ses conséquences. 
La terre se fait entendre de plus en plus douloureusement : canicules, inondations, mégafeux, séismes et cyclones, migrations dues aux famines et aux guerres… et autres conséquences du dérèglement climatique. Mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ! Dans son encyclique Laudato si’ (2015), le pape François n’entendait qu’une clameur dans les gémissements de la terre et les gémissements des abandonnés du monde (no 53) ; il dénonçait les intérêts particuliers ainsi que la spéculation qui impactent la dignité humaine et l’environnement (no 54 et 56). Il soulignait l’interdépendance entre l’environnement naturel et la vie des humains. D’où l’importance de reconnaître à la fois la valeur et la beauté de la Création et celle des personnes et des communautés, en protégeant et en préservant notre « maison commune ». La colère de la terre manifeste la douleur éprouvée et la rupture de grands équilibres naturels. Elle est un signal pour agir.

Au fil du temps, le Magistère de l’Église catholique a développé un enseignement social, spécialement à travers les encycliques. L’Église vit de la mémoire des Écritures, qui nous appellent à faire fructifier la terre (Gn 1,28). Nous nous souvenons de la promesse d’une terre où coulent le lait et le miel (Ex 3,8) ; nous célébrons la paix sur la terre dans la nuit de Noël (Lc 2,14). Dans la lumière du matin de Pâques, « nous attendons un ciel nouveau et une terre nouvelle » (2 Pi 3,13).

Le pape Léon XIII a publié en 1891 la première encyclique sociale, Rerum novarum, sur la condition des ouvriers à l’heure de la révolution industrielle. Le Jeudi saint 1963, le pape Jean XXIII adressait l’encyclique Pacem in terris « à tous les hommes de bonne volonté ». Dans un contexte international très tendu, il faisait entendre sa préoccupation pour inviter au dialogue, rapprocher les intelligences et les cœurs. Deux ans plus tard, le 4 octobre 1965, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le pape Paul VI lançait un cri : «Jamais plus la guerre! » Vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il faisait entendre la voix des morts, des survivants, des jeunes, des pauvres, de ceux qui aspirent à la justice, à la dignité, à la liberté, au bien-être… Par-delà les sujets traités, toute humanisation va dans le sens du règne de Dieu.

Enraciné dans la Révélation

Cet enseignement social de l’Église enraciné dans la Révélation se déploie en prenant en compte le bien commun et la destination universelle des biens, la paix sur la terre et le respect de la justice, la dignité humaine et les droits de l’homme, le cri de la terre et le cri des pauvres… Cette terre nous est donnée en gérance, nous n’en sommes pas propriétaires. Notre responsabilité est sollicitée avec la conscience d’appartenir à cette « maison commune » dont le sous-titre de Laudato si’ nous invite à assurer « la sauvegarde ».
L’expression « colère de la terre » laisse entendre que la terre est porteuse d’émotions, de douleurs, de maladies, de souffrances… La terre est aussi capable d’émotions positives, selon le langage biblique : « Joie au ciel! Exulte la terre! Les masses de la mer mugissent, la campagne tout entière est en fête, les arbres des forêts dansent de joie» (Ps 95,11-12). La terre est vivante ! Elle a donc la capacité de crier.

Publiée en la fête de saint François d’Assise 2023, l’exhortation apostolique Laudate Deum approfondit Laudato si’. Qu’affirme-t-elle ? « On ne peut plus douter de l’origine humaine – “anthropique” – du changement climatique » (no 11). Ces deux documents du Magistère dénoncent un anthropocentrisme déviant, lié au « paradigme technocratique », à la démesure humaine qui manipule et ravage la nature sans considération pour ses limites. L’homme se fait dieu, se comporte en prédateur. Il faut sortir de la dualité mortifère esprit matière qui positionne l’homme comme exploitant la nature, et réduit celle-ci à un centre de ressources. Le non-respect de la sagesse du vivant conduit à des blessures irréparables et donc à la « colère de la terre ». 
Il y va ici d’une béatitude, la troisième : « Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage » (Mt 5,5). La douceur n’est pas la mièvrerie. Elle a pour synonymes respect, bonté, délicatesse, bienveillance dans les relations avec tout le vivant… La terre est le lieu de la présence divine, elle est animée par le souffle créateur (Gn 1,2). La terre que nous recevons en héritage, nous avons charge de la faire fructifier et de la transmettre aux générations à venir, non de la dilapider.

Jean-Paul Russeil


Prêtre du diocèse de Poitiers, Jean-Paul Russeil est théologien et auteur de plusieurs ouvrages, notamment Une culture de l’appel pour la cause de l’Évangile (Cerf, 2001) à propos des ministères diocésains et de la vocation sacerdotale.




Une décharge à ciel ouvert en Inde. Pour le pape François, la terre et les abandonnés du monde sont unis en un même gémissement.
© D. Talukdar / iStock.

 
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