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Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°71 - Mai 2021

Au fondement du bénévolat : l’élan de bonté

À la lumière des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola et de la pédagogie jésuite de l’enseignement par les pairs, Pascal Sevez s.j. met à jour ce que sont les ressorts, le sens et l’enjeu humains et spirituels du bénévolat.


Le bénévolat, au travers des figures diverses que j’ai pu rencontrer (présence dans un établissement scolaire, scoutisme, soins palliatifs) reste, pour moi, marqué par une expérience patiente et concrète d’un jaillissement de bonté. Pas seulement de la « bienveillance », tant invoquée aujourd’hui, mais bien de la bonté telle que l’attention ignatienne peut l’éclairer !

Le bénévolat : quelle source ?

Ainsi, parmi les nombreuses expériences données à vivre par le cheminement des Exercices, l’une des plus fondatrices reste celle du passage entre la première Semaine et la deuxième. Du colloque avec le Christ en croix, centrant l’attention du retraitant sur la mort de Celui « par qui tout a été fait », jaillit une grâce qui ne peut venir que de Dieu le Père lui-même : celle d’une vie redonnée dans le pardon, celle d’un élan jaillissant de tant de miséricorde, celle d’une totale disponibilité qui me fait soudain dire : « Que dois-je faire pour le Christ ? », celle d’un cœur ouvert par une infinie reconnaissance à un nouveau regard sur les évangiles et prêt à y entendre retentir l’appel du règne.

La croix est à la fois le sceau et la porte d’un élan, d’un zèle, d’une ferveur, d’une bonté infinis. Et c’est bien là l’intuition d’Ignace comme le précise le n°59 des Exercices. Amenant le retraitant à percevoir son péché, Ignace va éclairer les défauts que je peux avoir en les situant dans leur opposition aux qualités que l’on attribue à Dieu, et cela de façon très précise :

« Dans le quatrième point, je m’appliquerai à connaître Dieu que j’ai offensé. Je m’aiderai de la considération de ses attributs, que je comparerai aux défauts contraires qui sont en moi : sa sagesse à mon ignorance, sa toute-puissance à ma faiblesse, sa justice à mon iniquité, sa bonté à ma malice. » (n°59 des Exercices)

Dans ce jeu d’opposition, ma « malice » ressort sous un nouveau jour : mon péché vient offenser la bonté même de Dieu, sa « bonté infinie ». C’est à sa bonté que mon péché s’est opposé. Et c’est cette bonté infinie qui va soudain déborder en mon corps de pécheur pardonné et m’entraîner à me laisser porter et à participer activement à cette bonté.

Voilà la source et la marque du bénévolat : un don parce qu’il m’a été donné de vivre de ce don ; un élan vers l’autre parce que cela a jailli en moi pour m’entraîner à nouveau dans le mouvement de bonté de Dieu envers l’humanité ; un acte gratuit parce que cela m’a été donné gratuitement, infiniment gratuitement, et non selon des mérites ou des droits.

Actes de charité, accompagnement spirituel, gratuité des ministères, engagement auprès des plus fragiles vont fleurir de cette source. Pour éclairer ce que nous appelons aujourd’hui le « bénévolat » dans ses dimensions propres, j’ajouterai une autre expérience initiale des premiers compagnons, comme une « french touch » ou, plus historiquement parlant, comme un « modus parisiensis ».

Que nous enseigne l'éducation par les pairs? 

En octobre 1529, à Paris donc, le Collège Sainte-Barbe avec son système de « colocation » fit coexister dans la chambre du Maître Jean Peña : Ignace, François Xavier et Pierre, en un système de tutorat où un Savoyard de 23 ans vient en aide au latin encore fragile d’un Basque de 38 ans. Cet engagement de répétiteur n’est qu’une facette de « l’éducation par les pairs », dirions-nous aujourd’hui, qui structure et déploie la pédagogie universitaire qui est la marque de la Sorbonne d’alors : les journées du groupe classe sont rythmées par des clarifications en binômes d’élèves, des reprises avec un condisciple plus avancé, des questions élaborées par petits groupes, des « disputes » entre parties de classes… Autant d’occasions qu’ils feront leurs, dès la création du premier collège à Messine.

À Paris, les premiers compagnons ont expérimenté que le temps de la transmission se déploie dans un don du temps, que reformuler pour un autre fait découvrir des aspects que l’évidence avait cachés, que mettre des mots les fait surgir d’un informulé qui pourtant me portait déjà, que des pans entiers de ma mémoire viennent de ce temps passé et parlé avec un autre. À force d’exercices, jamais indemnes d’instrumentalisation, de condescendance ou de calcul d’intérêt, ce don du temps peut m’offrir l’occasion de l’habiter autrement. Non seulement, je m’exerce à l’humanité dans ce qui devient une parole qui circule entre nous mais un lien se tisse où la conversation me fait passer d’une reconnaissance sociale en une reconnaissance de l’autre, au point où il en est, avec ses problèmes, ses silences, ses fuites ou ses révoltes. Comme un compagnonnage, une solidarité se dessine : non seulement l’écouter, l’entendre dans ce qui a à être balbutié, mais l’accueillir comme il est, le faire sortir de sa solitude… et chemin faisant, nous mettre tous deux à l’école de cette vie qui agit déjà en l’autre.

Dans ce temps donné gratuitement « ce qui circule entre nous »(1) se fait non seulement récit d’humanité mais ouvre à l’expérience même de la « Contemplation pour acquérir l’amour » qui clôture la quatrième Semaine des Exercices spirituels :
– « Tout d’abord il convient d’observer deux choses. La première est que l’amour doit se mettre dans les actes plus que dans les paroles.
– La seconde : l’amour consiste en une communication réciproque ; c’est-à-dire que celui qui aime donne et communique à celui qu’il aime ce qu’il a, ou une partie de ce qu’il a ou de ce qu’il peut ; et de même,  à l’inverse, celui qui est aimé, à celui qui l’aime.
» (n° 230- 231)

L’amour divin s’est révélé en acte à un tel point que ce n’est qu’en y répondant en acte que je peux entrer dans le mouvement de ce don. Mes actes de serviteur reconnaissant, « admirateur » et passionné ne sont que les réponses d’un être aimé d’un Amour qui le précède. Aimer et servir… ce Dieu qui « désire se donner lui-même à moi » et qui a fait naître en moi le désir de lui répondre en me donnant, en retour, tout entier à Lui. Cela seul me suffit, librement, gratuitement, activement, passionnément…
 
Pascal Sevez s.j.

 
1. Pour reprendre le titre de Jacques Godbout : Ce qui circule entre nous : Donner, recevoir, rendre, Seuil, 2007.
 
Crédit photo: © Pascal Deloche / Godong
Légende photo: « La croix est à la fois le sceau et la porte d’un élan, d’un zèle, d’une ferveur, d’une bonté infinis ».

 
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