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Contrechamp - Revue N°97 - Mars 2026

« Une sainte colère recherche la différenciation »

Pour la théologienne protestante Lytta Basset, il y a des colères nécessaires et saines qui participent d’un processus de libération et laissent dans une profonde paix intérieure, car elles respectent l’autre.

En 2021, dans l’un de vos livres¹, vous invitiez à «considérer la colère comme un moteur capable de transformer une énergie potentiellement dévastatrice en cette violence de vie qui accompagne le processus de toute naissance ». Diriez-vous toujours cela ?

Lytta Basset : Oui, la colère est une formidable énergie de vie, présente chez tous les humains, pour marquer un refus, une protestation, une opposition, une résistance. Elle commence très tôt : un bébé tourne la tête quand il en a assez du sein ou du biberon. Quand la colère n’est pas écoutée, accueillie, elle peut tourner à la révolte et à la violence. Certaines personnes qui redoutent de se laisser aller à la colère par peur d’une dévastation, et préfèrent « s’écraser », souffrent régulièrement de maux de tête, de lombalgies, de dépression. J’ai constaté qu’au fur et à mesure que j’ai pu repérer ma colère, la canaliser, l’exprimer, la nommer, mes épisodes dépressifs ont disparu. Il en va de même chez bon nombre de personnes que j’accompagne, lorsqu’elles arrivent à se connecter à leur colère.

Quand on se sent traité injustement, n’y a-t-il pas d’autre alternative qu’écraser ou se laisser écraser ?
L. B. : La troisième voie, c’est de canaliser sa colère. Mais beaucoup de personnes ne sont pas conscientes de leur colère du fait d’une peur de la confrontation. La colère est censurée par l’éducation, les interdits familiaux et culturels, ou bien du fait de souvenirs de parents violents qui ont terrifié leurs enfants. Nous avons des héritages redoutables dans ce domaine : les stoïciens, avec leur idéal d’impassibilité, et l’enseignement de l’Église qui fait de la colère l’un des sept péchés capitaux. Mais c’est lorsque la colère n’est pas entendue qu’elle se mue en violence. Le meilleur exemple biblique de cela, c’est Caïn qui se sent injustement traité et qui n’est pas écouté par Abel : il va le trouver, mais ça ne débouche pas sur un dialogue (Gn 4,1-12). Dieu se rend compte de la colère de Caïn : Il l’interroge, mais Caïn ne L’entend pas. Du coup, comme Caïn n’a pas en face de lui une personne qui l’accueille dans sa colère, il passe à l’acte.

Selon vous, une saine relation à Dieu doit connaître des moments de «violence structurante ». Que voulez-vous dire ?
L. B. : Bon nombre de passages bibliques montrent une contestation et une fureur à la mesure de la souffrance subie. Ainsi, Job se sent trahi car Dieu n’est pas la Providence qu’il croyait et ses amis n’accueillent pas sa colère contre Dieu. Une telle colère est frappante aussi dans de très nombreux psaumes. Dans le Psaume 139, on lit : «Je les hais d’une haine parfaite » (tam en hébreu signifie « total »). En criant toute sa haine, que je considère comme une colère refroidie, le psalmiste s’évite de passer à l’acte ! Mais, à part Dieu, qui supporte d’entendre une telle haine ? Quelques passages des psaumes sont tellement violents qu’ils sont mis entre crochets dans certains psautiers, afin de ne pas être prononcés.

Comment comprendre les colères de Jésus
L. B. : La colère est une énergie de différenciation. Quand Jésus dit : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais l’épée » (Mt 10,34), Il parle de l’épée qui départage, qui donne à chacun sa part et lui ouvre sa propre voie. Laisser passer l’épée dans sa relation avec son père et sa mère fait sortir de la confusion. Et c’est un processus divin : Jésus est venu apporter la différenciation. Tant que celle-ci n’est pas faite, on vit dans une confusion qui empêche de reconnaître l’altérité. Plus l’on se différencie de l’autre, plus le lien avec l’autre va être fort. Le but n’est donc pas d’aimer moins, mais d’aimer en étant autre.

Et Jacob, pourquoi se met-il en colère et doit-il combattre l’ange ?
L. B. : Jacob a toujours fait ce que sa mère Rebecca lui disait. Puis quand il s’exile chez Laban, le frère de Rebecca, celui-ci lui dicte sa conduite pendant de nombreuses années. La colère de Jacob débute quand il entend une voix divine lui dire de retourner dans son pays, celui de son frère Esaü à qui il a volé la bénédiction paternelle (Gn 27,18-29). Pour la première fois, il s’oppose à Laban qui veut l’empêcher de partir. Au gué du Jabboq, il affronte un adversaire – homme (Gn 32,25-31) ou ange (Os 12,3-4) – qui finit par lui dire : « Tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu l’as emporté. » Au-delà de cette ambiguïté entre le divin et l’humain, Jacob a contacté sa colère, et son adversaire a mis le doigt sur ce qui l’empêchait de grandir et de répondre à sa vocation. En effet, l’adversaire l’a « touché au creux de la cuisse » qui s’est alors « disloquée ». Or quand on prêtait serment, on mettait la main sous sa cuisse, geste que Jacob a dû faire quand il s’est fait passer pour Esaü. Lieu symbolique de ce mensonge qu’il a porté pendant vingt ans. Au petit matin, délivré de ce qui l’empêchait d’être lui-même, il peut affronter son frère et tout se passe bien. Les frères s’embrassent et Jacob dit : « J’ai pu paraître devant ta face comme on paraît devant la face de Dieu, et tu t’es montré bienveillant envers moi » (Gn 33,10). Faire l’expérience d’une libération intérieure, c’est comme voir Dieu. Au lieu de tuer Esaü ou de se laisser tuer, Jacob s’est approprié son énergie de vie et tout s’est passé comme dans un rêve.

Finalement, que peut-on appeler une «sainte » colère ? 
L. B. : Une sainte colère est saine ; elle rend la santé, au sens de shalom (en hébreu : paix, harmonie, réussite, tout ce qui fait du bien). Une sainte colère permet de sortir des relations fusionnelles, chaotiques ; elle cherche la différenciation pour retrouver la puissance de vie. Elle refuse tout ce qui, en soi, n’est pas en vérité. On reconnaît qu’une colère est sainte à la paix intérieure profonde qui s’installe et à la conscience que l’on a de la puissance divine à l’œuvre dans ce processus de libération. Enfin, une sainte colère respecte toujours l’autre.
Recueilli par Claire Lesegretain


Lytta Basset a été pasteur de l’Église réformée à Genève et professeur de théologie aux universités de Lausanne et Neuchâtel (Suisse). Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier est Parole de feu. Quand la Bible nous scandalise, Albin Michel, 2025.





Jésus chasse les marchands du Temple, Pierre Brueghel l’Ancien, 1570.
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