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La conversion du regard

Qu’est-ce qui fait la beauté d’une chose ? Car il y a des choses belles. Nous le savons par une expérience irréductible à toute autre, faite au moins une fois dans notre vie, parfois très tôt dans l’enfance. Des reflets du soleil sur les toits, des bruissements d’insectes sur un chemin ensoleillé, une prairie envahie de fleurs nous ont emplis d’une immense satisfaction, inexplicable, et qui ne concernait pas seulement la situation présente, mais la promesse que la vraie vie était à portée de la main.

Qu’est-ce qui fait la beauté d’une chose ? Car il y a des choses belles. Nous le savons par une expérience irréductible à toute autre, faite au moins une fois dans notre vie, parfois très tôt dans l’enfance. Des reflets du soleil sur les toits, des bruissements d’insectes sur un chemin ensoleillé, une prairie envahie de fleurs nous ont emplis d’une immense satisfaction, inexplicable, et qui ne concernait pas seulement la situation présente, mais la promesse que la vraie vie était à portée de la main.
 

Une reconnaissance collective

Nous avons mis du temps pour découvrir que les œuvres exposées dans les musées ne parlaient pas d’autre chose – qu’il y avait donc une reconnaissance collective, officielle de ce mystère. Chaque époque s’accorde sur ce qui est beau et ce qui ne l’est pas, parfois d’une manière surprenante. Elle porte aux nues ce qui sera méprisé plus tard (qui lit encore le romancier Paul Bourget, célèbre au début du XXe siècle ?), et méprise ce qui sera reconnu indépassable (qui oserait aujourd’hui détruire une église romane pour la remplacer par une autre, comme ce fut le cas aux XVIIe et au XVIIIe siècles ?). Il n’y a pas que les œuvres d’art qui soient concernées : longtemps, la montagne a été considérée comme affreuse. Ces variations sont, assurément, liées à des considérations sociologiques, renvoyant au genre de vie qu’il convient d’avoir en fonction de son rang social.
Mais il y a plus étonnant encore : ce que le philosophe allemand Hans Georg Gadamer appelle « l’indifférenciation esthétique ». Certaines œuvres ont été capables de traverser des millénaires et demeurent nos contemporaines, nullement choses du passé ; les peintures rupestres du Magdalénien, telles celles de Lascaux, en sont un bon exemple.

Remonter des émotions esthétiques qui nous donnent du bonheur à leur cause s’avère impossible. Aucune règle d’harmonie, aucune loi mesurable de la perception ne suffisent à expliquer le beau. Cependant, si on nous montre, non pas ce que nous voyons, mais dans ce que nous voyons ce qui nous permet de comprendre, de dévoiler l’essence même de ce que nous vivons, alors nous sommes bouleversés. Se déploie en nous l’immensité infinie de ce qui est, non pas seulement comme objet de sensations, mais d’intelligibilité ; d’une intelligibilité sensible attestant que c’est en nous que le monde accepte d’être le monde. Il lui manquerait quelque chose si nous ne l’avions pas savouré, si nous ne lui avions pas reconnu le goût qu’il a.
Alors, « il n’est point de serpent ni de monstre odieux qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux », comme le chantait Nicolas Boileau¹. On a trop dit que la beauté n’était pas dans l’objet mais dans le regard porté sur lui. Certes, non ! C’est bien l’objet qui compte ! Même si, en effet, il faut adopter à son égard une certaine attitude, avoir une complète disponibilité pour percevoir l’intensité de sa réalité lorsqu’il apparaît en son pouvoir d’éclore, lorsqu’il affirme que son apparaître est la source de sa légitimité, son droit à exister – quelle que soit cette apparence. C’est ce que la peinture figurative présente : un chien traverse la rue, et, devenu tableau, il le fera pendant l’éternité sans excéder le temps qu’il faut à un chien pour traverser une rue.
 

Le regard de connivence

Cette affirmation de la beauté est donc tout ce qu’on veut, sauf subjective – elle est objective, elle est universelle, et c’est à elle que nous faisons allusion par le regard de connivence échangé, à la fin du concert, avec notre voisin de fauteuil  : « Nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas ? Nous avons entendu la même chose, et c’était beau. »
Or la reconnaissance de la beauté porte en elle une formidable exigence : elle est une convocation éthique. Nous ne pouvons pas percevoir la beauté et ne pas agir. Différer la réponse serait passer à côté de notre propre vie et encombrer notre mémoire « d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas “développés” ». Il est clair que lorsqu’il écrit cela², Marcel Proust pense à la littérature et, sans doute, à la naissance de sa propre vocation d’écrivain. Mais il est tout aussi évident que toute création artistique est une réponse pertinente à l’appel manifesté par la beauté.

Cependant, il faut encore élargir le champ, car ce que cette formule porte de plus décisif est l’affirmation qu’il ne s’agit pas d’abord de plaisir, même désintéressé : il s’agit d’intelligence. Penser que l’intelligence ou le concept sont abstraits, c’est se faire une très piètre opinion de l’une comme de l’autre ! Le concept renvoie étymologiquement à la conception, à la maternité – il y a un très beau texte dans le Phèdre où Platon décrit l’état de celui qui s’approche d’un bel objet, le mouvement par lequel il engendre en lui-même la beauté et se trouve en proie aux douleurs de l’enfantement, tant qu’il n’a pas accouché de la vérité. Il me semble, dès lors, qu’il n’est pas interdit de considérer la philosophie comme l’un des beaux-arts ; et de penser qu’elle n’est pas seulement une spécialité universitaire, mais, comme le suggérait Descartes dans Les principes de la philosophie, consiste à vivre les yeux ouverts.

Alain Cugno

¹ L’art poétique, chant III, 1674.
² Dans Le temps retrouvé, 1927.

Alain Cugno est docteur d’État ès lettres et sciences humaines, agrégé de philosophie. Il est depuis 2011 enseignant associé aux Facultés Loyola Paris. Il contribue régulièrement aux revues Projet et Études et a publié de nombreux ouvrages, dont le dernier est Jean de La Croix, ou le désir absolu (Albin Michel, 2020).





Face à la beauté d’une chose, certains passent sans la voir, d’autres s’y arrêtent.
© benedek / iStock

 

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