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Contrechamp - Revue N°70 - Mars 2021

Recevoir, un combat spirituel ?


La capacité à recevoir nous révèle ce qui nous ouvre à plus grand que nous-mêmes. Elle nous décentre et nous place dans une heureuse dépendance. Agata Zielinski, xavière et philosophe, montre aussi que la sollicitude et la gratitude sont deux vertus qui font de l’acte de « donner » et de « recevoir » un chemin de gratuité.


Lorsque j’étais bénévole en soins palliatifs, j’avais été frappée par la réaction de certains bénévoles ou soignants face à un patient qui prenait de leurs nouvelles, leur trouvait un air fatigué ou s’enquérait de leur famille ou de leurs vacances. Je me souviens de soignants parfois déroutés, ne sachant comment accueillir ces marques d’attention – ce renversement dans le prendre soin. Comme si, dans une fonction dont le propre est de donner de soi (de ses compétences, de son temps, de son attention), il n’était pas facile de recevoir. Est-il seulement possible de laisser l’autre prendre soin de soi lorsque l’on se définit tout entier par le prendre soin de l’autre ? Comment recevoir, lorsqu’on se définit par le geste de donner ? Cet embarras peut nous saisir face à un merci alors que nous avions l’impression de ne faire que notre devoir. Comme si le « merci » remettait de l’humain dans un fonctionnement, dans un automatisme. Comme s’il remettait de l’égalité dans une asymétrie. Le « merci » vient rompre une routine, ou tendre un miroir à l’image d’un soi bienfaisant que nous nous construisons.

Heureux décentrement

Être capable de recevoir, c’est paradoxalement être rendu capable de se décentrer. Dans l’inconscient collectif catholique, être décentré, c’est donner et se donner, ne pas se retourner sur soi-même, renoncer à soi-même, s’oublier, être tout entier tourné vers autrui, et j’en passe. Mais il est un orgueil subtil qui peut se glisser derrière cette rhétorique : la bonne image de soi, une forme d’autosatisfaction discrète que l’on cultive sans s’en apercevoir dans le contentement de sa propre générosité. C’est de cela que vient nous déloger l’attention soudaine d’autrui, le merci que l’on n’attendait pas. Accueillir un merci, voilà qui nous décentre !
 
Autre chose : recevoir nous met en dette. Consciemment ou non, recevoir nous oblige – on devient « l’obligé » de quelqu’un, en entrant dans le cercle du don et du contre-don. Nous connaissons cela avec les invitations : être invité chez quelqu’un « oblige » à rendre l’invitation… parfois sans grand enthousiasme – mais c’est aussi le rôle des règles de politesse que de nous aider à tenir l’importance d’autrui, quoi qu’il en soit de nos affects ou de nos préférences. Peut-être redoutons-nous simplement le caractère artificiel de l’obligation de « rendre l’invitation », en oubliant que, là encore, la fonction de la politesse est profondément anthropologique : garder vive la relation. Dans la dynamique du don et du contre-don, il ne s’agit pas tant de faire circuler les biens que de maintenir les liens. Recevoir, c’est alors accepter d’être relié, accueillir que l’on ne se suffit pas à soi-même. Recevoir, c’est encore être délogé – décentré – de l’autosuffisance et de l’indépendance. C’est le rap- pel que nous sommes fondamentalement interdépendants. C’est parce que nous avons reçu les premiers soins – dans la réceptivité foncière du nourrisson – que nous pouvons aujourd’hui donner. Heureuse dépendance, heureuse réceptivité qui nous mettent en lien !

Sollicitude, gratitude et fraternité

Comment sortir du cercle, de la contrainte, comment faire que donner et recevoir soient un mouvement ouvert ? Comment retrou- ver un chemin de gratuité, où donner et recevoir nous mettent à égalité, nous mettent en fraternité ? Deux remèdes : la sollicitude et la gratitude.

La sollicitude, selon une belle définition de Paul Ricœur, consiste dans la réciprocité du donner et du recevoir. Elle est une relation « où le donner équivaut au recevoir (1) ». La sollicitude, à la différence de la pitié (où l’autre est « réduit à la condition de seulement recevoir (2) »), engage et ouvre le partage. Pouvoir recevoir, c’est donner à l’autre de donner : ne pas le laisser dans sa passivité, ne pas le réduire à son manque ou à son besoin. Geneviève Anthonioz de Gaulle raconte que lors de sa première visite dans un bidonville de la région parisienne, une femme démunie de tout, dans une cabane de tôle d’une précarité sans nom, lui propose de lui faire un café. Geneviève Anthonioz est tentée de refuser, voyant et la pauvreté et la difficulté que peut représenter pour cette femme la confection d’un simple café, ne voulant pas la mettre dans l’embarras. Mais le Père Wresinski l’encourage à accepter : « Le pire, c’est de ne rien pouvoir donner, avait dit le Père Joseph, et que, d’ailleurs, on ne vous demande plus rien (3) ». La sollicitude, en introduisant une équivalence entre donner et recevoir nous met à égalité dans l’existence. Il n’y a pas d’un côté l’un qui a et l’autre qui n’a pas, mais deux personnes qui échangent dans une estime mutuelle. C’est l’entrée en fraternité.

La sollicitude, fondée sur l’estime, ouvre à la reconnaissance : celle où l’on se réjouit simplement de l’existence de l’autre. Celle de la gratuité et de la gratitude. Se réjouir que l’existence de l’autre nous soit donnée, soit donnée au monde. C’est la gratitude qui nous fait sortir de la circularité du don et du contre-don, qui ouvre à la gratuité, à l’accueil d’autrui comme un don.

Recevoir sans chercher à accaparer nous décentre de nous-mêmes, de la satisfaction qu’il peut y avoir à donner. Être capable de recevoir, c’est parfois simplement attester de l’existence d’autrui, et que son existence compte. Au-delà de l’obligation de rendre, recevoir ouvre à la gratuité, à cette capacité de se réjouir simplement de ce qui est. C'est cela la gratitude.

 
Agata Zielinski,
philosophe, xavière.
(1)Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, p. 223.

(2) Ibid.

(3) https://www. atd-quartmonde.fr/ register/genevieve-de-gaulle-anthonioz- refuser-linacceptable/son-premier-jour-au-
bidonville-de-noisy- le-grand-avec-joseph- wresinski/


Crédit photo: Réseau Entourage

 
 





 

 
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