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Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°99 - Septembre 2026
Le dialogue interreligieux, impératif depuis « Nostra aetate »
Promulguée en octobre 1965, la déclaration Nostra aetate (« À notre époque ») promeut le dialogue avec les autres religions et les reconnaît comme sincères dans leur recherche de Dieu. Quel est aujourd’hui son impact ?Ce 28 octobre 1965, au concile Vatican II, le dernier document promulgué n’est ni une constitution, ni un décret, mais une simple déclaration. Il a cependant eu un écho considérable, puisqu’il marque l’ambition finale du Concile de fonder et de promouvoir le dialogue interreligieux. Nostra aetate¹ est un texte bref (cinq paragraphes denses), qui rompt avec des siècles de méfiance institutionnelle et ouvre un horizon théologique, spirituel et pastoral nouveau : celui du dialogue fondé sur la reconnaissance de la dignité de toute recherche sincère de Dieu. Sans renoncer à l’affirmation de la centralité du Christ, Nostra aetate affirme que « l’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint » dans les autres religions. Cette formule, souvent citée, marque un déplacement majeur : il ne s’agit plus seulement de tolérer l’autre, mais de l’estimer et de l’écouter.
Une visibilité mondiale
Fruit d’un travail ambitieux, la réception de Nostra aetate s’est faite progressivement. En créant le Secrétariat pour les non-chrétiens, qui est devenu par la suite le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux – ce qui permet de ne pas définir d’emblée l’autre par rapport à soi –, Paul VI a impulsé le mouvement institutionnel de ce dialogue. Par la suite, Jean-Paul II, le pape pèlerin, lui a clairement donné une visibilité mondiale. La rencontre d’Assise en 1986, réunissant responsables religieux de diverses traditions pour prier pour la paix dans cette ville où saint François avait composé ses plus belles prières de communion universelle, a symbolisé cette nouvelle étape : les religions ne sont plus perçues uniquement comme des sources de conflit, mais comme des ressources spirituelles pour la paix. Tel est leur message.
Jean-Paul II a aussi approfondi le dialogue judéo-chrétien. Il a fait passer ce dialogue du registre de la simple réconciliation historique à celui d’une relation théologique constitutive. En qualifiant les juifs de « frères aînés » dans la foi d’Abraham, dans son discours à la synagogue de Rome en 1986, il a insisté sur les racines juives du christianisme, non comme un simple héritage historique, mais comme une donnée théologique permanente. En 2000, sa visite au mémorial de Yad Vashem en Israël a constitué un geste symbolique fort de la reconnaissance chrétienne du traumatisme juif.
Les croyants ont une responsabilité particulière
Le dialogue avec l’islam a connu aussi un développement significatif. En 1985, à Casablanca, devant 80 000 jeunes musulmans, le pape polonais a appelé à une foi vécue sans violence. Il a rappelé que les croyants ont une responsabilité particulière dans un monde marqué par les conflits identitaires.
Avec Benoît XVI, le dialogue interreligieux s’est inscrit davantage dans une réflexion sur la raison, la vérité et la liberté religieuse. Le pape docteur a souligné qu’il ne peut y avoir de dialogue authentique sans la recherche de la vérité. Son discours de Ratisbonne en 2006, souvent mal compris, a cependant suscité de vives réactions, notamment dans le monde musulman, ce qui a entraîné notamment la rupture des relations diplomatiques entre al-Azhar² et le Vatican. Les attentats islamistes n’ont pas amélioré les relations des deux côtés.
En ce sens, le pontificat du pape François a marqué une nouvelle inflexion. Sans abandonner les acquis doctrinaux, il a mis l’accent sur une « culture de la rencontre » et sur la nécessité d’un dialogue vécu au quotidien à partir des périphéries humaines. François s’est engagé personnellement pour retisser les liens avec al-Azhar et a créé une relation amicale avec le grand imam, Ahmed el-Tayeb. Tous deux ont travaillé à promouvoir un dialogue interreligieux compris comme l’engagement commun pour la paix, la justice sociale et la sauvegarde de la Création. La déclaration d’Abou Dabi Sur la fraternité humaine, pour la paix mondiale et une coexistence commune, qu’ils ont signée ensemble le 4 février 2019 aux Émirats arabes unis³, illustre cette perspective : elle affirme que la diversité religieuse s’inscrit dans la sagesse divine et appelle les croyants à se reconnaître comme frères et sœurs.
Aujourd’hui, le dialogue interreligieux hérité de Nostra aetate fait face à de nouveaux défis. La montée des fondamentalismes, la sécularisation accélérée de certaines sociétés, la redéfinition des relations internationales en dehors du cadre du droit au profit de la force, mais aussi l’instrumentalisation politique du religieux, compliquent la rencontre entre les acteurs des traditions religieuses. à Rome en octobre 2025, le climat de la célébration des soixante ans de Nostra aetate est resté tendu dans ce contexte mondial névralgique de l’après-Gaza. Pourtant, ces défis rendent le dialogue plus nécessaire que jamais. Il ne s’agit ni de syncrétisme ni de relativisme, mais d’un chemin exigeant de connaissance mutuelle, de purification des mémoires et de coopération éthique. Fidèle à l’intuition conciliaire, l’enjeu demeure de témoigner de sa propre foi tout en reconnaissant, chez l’autre, une authentique quête de Dieu.
Emmanuel Pisani op
Né en 1972, Emmanuel Pisani est dominicain. Docteur en philosophie et en théologie, il s’est spécialisé sur la question de l’altérité du point de vue musulman. Actuel directeur de l’Institut dominicain d’études orientales (Idéo) en Égypte, il a été nommé par Léon XIV consulteur au dicastère pour le Dialogue interreligieux.
¹ Nostra aetate : à lire ici
² L’université al-Azhar (Égypte), très ancien lieu d’enseignement islamique, est une autorité doctrinale majeure pour l’islam sunnite.
³ Déclaration d’Abou Dabi : à lire ici

Le 27 octobre 1986, la première rencontre interreligieuse d’Assise (Italie) était voulue par Jean-Paul II dans la droite ligne de Nostra aetate. Pour visionner des extraits de cette rencontre : cliquez-ci
© Philippe Lissac / Godong
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