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Spiritualité ignatienne - Revue N°45 - Janvier 2017

La méditation du règne dans nos décisions


Dans le parcours des Exercices, saint Ignace retrace des étapes par lesquelles il est lui-même passé. La méditation du Règne offre un tournant, un porche d’entrée royal à la 2ème semaine. Après le cri d’étonnement jailli de la joie d’être sauvé, le retraitant est invité, – on pourrait dire même pressé – de suivre et imiter le Christ. Il lui faut marcher avec Lui, s’offrir à Lui en consentant au chemin d’humiliation et de pauvreté qui a été le sien. Appelé à sortir de lui-même pour entrer dans un projet qui le dépasse, le priant emprunte un chemin qui le conduira à une décision libre qui pourra être vraiment la sienne et pleinement reçue.

Tel est aussi l’enjeu de nos décisions quotidiennes : elles sous-tendent des pratiques qui nous rendront plus libres ou nous asserviront, qui serviront ou non le Règne du Christ.

Une fois la retraite achevée, quelles traces cette méditation laisse-t-elle dans nos choix ordinaires, dans les paroles et les gestes qui donnent du sel à nos journées, voire à nos existences ? Sans prétendre à l’exhaustivité, je retiendrai ici quelques expressions qui peuvent éclairer et affermir notre détermination pour le Royaume. Non pour que nos moindres choix deviennent
l’objet d’un long discernement, mais pour que s’imprègne dans notre coeur la manière d’agir et d’envisager le réel que lèguent les Exercices.

« Ne pas être sourd à son appel »

Quotidiennement nous sommes sollicités : un coup de fil annonce une visite, un projet nous tient à coeur mais tarde à « sortir » de nos mains, l’envie de dire une parole à un proche sans oser le faire… Que décider ? La méditation du Règne vient déplacer la question, elle nous invite à mûrir une réponse qui se voudrait spontanée, immédiate. Elle attire notre attention moins sur la solution à donner que sur Celui qui en vérité vient à nous par l’interrogation que nous nous posons. Derrière cette demande qui me casse les pieds ou ce travail qui polarise toutes mes énergies, un Autre frappe à la porte. Il s’invite chez moi. Vais-je lui ouvrir, l’écouter, accueillir son désir à lui ? C’est l’objet de ma demande initiale : « Que je ne sois pas sourd à son appel »

Le premier fruit du Règne est de me décentrer de mon action pour demander au Seigneur la grâce d’ouvrir l’oreille à son appel et la volonté de m’y conformer. Dès lors ma question se fait relative, elle cesse d’être exclusivement la mienne, elle s’ouvre à d’autres possibles.

« Conquérir toute la terre… »

Dans la première partie de la méditation, Ignace propose une parabole assez éloignée de nos mentalités, nous sommes tentés de la croire dépassée et de la sauter à pieds joints. Ce roi à qui les princes chrétiens rendent révérence, qui veut conquérir la terre des infidèles nous transporte à l’époque des croisades,il n’est plus de notre temps (encore que… le désir de dominer le
monde…). Ignace branche celui qui veut faire la volonté de Dieu sur un exemple humain pour le stimuler et lui faire prendre conscience de ses bons désirs. Ce roi est bon, sobre, courageux, fraternel. Nous connaissons de telles personnes, elles suscitent l’admiration. Pas seulement elles. Des associations, des mouvements et institutions oeuvrent aujourd’hui pour relever certains défis de la planète : l’écologie, l’économie solidaire, la défense des droits de l’homme, l’accueil des réfugiés, les mouvements pour la paix… Ce sont de grandes ONG ou de modestes associations, des organismes internationaux, des forums mondiaux ou de petites structures dont l’action est à la mesure des hommes et des femmes qui les portent et des moyens dont ils disposent.

Comme dans la parabole du roi temporel, ces exemples de solidarité élargissent les perspectives, font sortir chacun de son petit monde et ouvrent au bien commun. Pas seulement celui de la cité ou du pays, mais celui de la terre entière. Se laisser habiter par une perspective universelle est un long travail sur soi nourri par des informations et de la formation. Lire le journal, s’intéresser aux articles qui concernent le monde rejoint le projet du roi très humain qui se propose « de conquérir toute la terre ». Dans les constitutions de la Compagnie de Jésus, dans le choix des envois en mission, Ignace retient premièrement celles qui sont données par le souverain pontife, qu’il considère comme le « lieutenant » du Christ sur toute la terre. Quant à celles données par le supérieur de la Compagnie, qu’elles soient choisies de préférence « là où c’est le plus urgent » et « là où l’on a plus de chance de porter du fruit », sans oublier que « le bien est d’autant plus divin qu’il est plus universel ».

 La parabole du roi temporel suscite le désir, elle ouvre au « davantage », au plus loin, au plus universel. C'est la   vision que le Pèlerin de la surface de la terre se répétera dans les Exercices et transmettra à ceux qui se forment
 à leur école. Elle montre aussi que pour Ignace ce que vivent les hommes, leurs bons désirs, leurs rêves sont des   stimulants pour se décider à la suite
 du Christ.

 « Avec moi »

Dans la 2e partie de la méditation, il ne s’agit plus d’un roi hypothétique, mais du Christ lui-même roi éternel et  devant lui tout l’univers qu’il appelle. Sa volonté est aussi de conquérir le monde entier et d’entrer ainsi dans la  gloire de son Père. « Celui qui voudra venir avec moi, devra peiner avec moi, pour que me suivant dans la peine,  il me suive aussi dans la gloire ». Le « avec moi » est répété. Avancer sans savoir où le chemin conduira mais   avec un compagnon de route et quel compagnon ! Décider de marcher avec le Christ, consentir de peiner avec   lui, de traverser ses épreuves, et enconséquence le suivre jusque dans sa gloire. Tout cela est devant le priant,   devant les yeux de son intelligence, à la porte de son coeur. Reste à faire le pas.

 « Vous imiter »

Après avoir élargi sa perspective et entrevu l’appel à partager la peine de son Seigneur, celui qui pratique les 
Exercices (en retraite ou dans la vie courante), peut s’offrir. Il a saisi la volonté du Christ de se donner à tout            l’univers, il s’agit maintenant pour lui de passer du désir de le suivre sur ce chemin à un départ effectif, de faire un  premier pas avec lui. Et ce premier pas est une prière en « je », tel le « colloque » qu’Ignace propose à la fin des méditations. Passer du regard, des images données par la mémoire à des paroles en « je » reste certes une opération mentale, mais elle n’en est pas moins réelle. Le priant s’offre de tout son vouloir, disant à l’éternel Seigneur de toutes choses entouré de la cour céleste, sa « décision délibérée » de l’imiter, en subissant « outrages, opprobre et pauvreté », « s’il veut bien le choisir et le recevoir en cette vie et en cet état. » La décision prise déborde infiniment la question de départ qui s’est effacée durant la prière. Elle n’est pas pour autant oubliée, mais elle n’importe plus tant, il y a plus urgent.

Que retenir pour notre vie courante ?

D’abord que les choix quotidiens qui se posent devant nous sont essentiellement des appels du Christ. Appel à le suivre et à l’imiter dans son désir d’atteindre tout l’homme et tous les hommes, appel à marcher derrière lui qui a affronté la passion pour devenir en tant qu’homme, Seigneur et roi de l’univers. Cette méditation nous donne une vision universelle s’incarnant dans des décisions modestes, un « penser global » pour un « agir local » a dit le CCFD. Rien d’autre que ce que nous demandons chaque jour : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite ». Aucune décision ne nous est « dictée » par le Seigneur, mais elle est appel à convertir notre coeur. Ce sera moins « mon choix » comme on le dit souvent que ma réponse à l’appel du Roi qui veut se donner à tous et me fait confiance. Comme dit Jésus : « Qui perd sa vie la trouvera. »
Marie-Emmanuel Crahay
Auxiliaire du sacerdoce


Légendes et crédits photo:
▲ Appelé à sortir de lui-même pour entrer dans un projet qui le dépasse, le priant emprunte un chemin qui le conduira à une décision libre qui sera sienne et pleinement reçue. / Mimadeo/ iStock
▲ La méditation du Règne vient déplacer la question et attirer notre attention sur Celui qui vient à nous par l’interrogation que nous nous posons. / © Jésus et le jeune homme riche ; Heinrich Hofmann, 1889, Riverside Church, New York
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