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Spiritualité ignatienne - Revue N°70 - Mars 2021

La fraternité selon François : enracinée et universelle



L’encyclique du pape François, Fratelli tutti, nous éclaire pour vivre de manière féconde la tension entre l’attachement à une identité nationale et l’ouverture à d’autres peuples. Il en résulte un authentique universalisme qui est fraternité. Voici une présentation de cette encyclique par Christian Mellon s.j.


Depuis quelques années, on voit croître la place qu’occupent, dans nos débats, les questions portant sur notre « identité ». Attachés, comme chrétiens, à l’universalité, nous ne pouvons, comme citoyens, ignorer qu’une communauté nationale a besoin de se référer à une « identité ». À propos, notamment, des débats politiques autour de l’accueil de personnes venant d’ailleurs (exilés, migrants, réfugiés, demandeurs d’asile(1), etc.), nombreux sont les chrétiens – et parmi eux, bien des membres de CVX (Communauté de Vie Chrétienne) – qui ont du mal à concilier le devoir d’accueil, enraciné dans l’Évangile (Matthieu 25, 35) et rappelé avec insistance par notre pape François, avec l’attachement à une identité nationale que beaucoup croient menacée par cet accueil (2).

La récente encyclique, Fratelli tutti, offre un précieux éclairage pour vivre cette tension, sans l’évacuer trop facilement en éliminant l’un des termes. Car, contrairement à ce qu’imaginent beaucoup de ceux qui ne l’ont pas lue, le pape ne méprise pas la revendication d’identité, bien au contraire !

Aimer son peuple, sa terre, et surtout sa culture

Pour François, « tout comme il n’est pas de dialogue avec l’autre sans une identité personnelle, de même il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels » (143). Très attaché à respecter et valoriser les différences – raison pour laquelle il préfère l’image du polyèdre à celle de la sphère – il ne plaide jamais pour un cosmopolitisme hors sol. Dénonçant, avec une pointe d’humour, le « faux universalisme de celui qui a constamment besoin de voyager parce qu’il ne supporte ni n’aime son propre peuple » (99), François apprécie que chacun « aime et prenne soin de sa terre… et se soucie de son pays ».

Et plus encore de sa culture ! Il sait, comme nous l’apprend d’ailleurs notre propre expérience, que, pour bien accueillir celui qui vient d’ailleurs, je dois être « ancré dans mon peuple, avec sa culture ». Il a montré, récemment encore, dans Querida Amazonia, combien lui tient à cœur la défense des cultures particulières, notamment celles qui sont gravement menacées.

Ce point est à ses yeux si important que, dans la liste des maux qui portent atteinte à la possibilité de vivre en frères dans nos sociétés, figure en bonne place le sévère reproche qu’il adresse à l’économie mondiale d’«imposer un modèle culturel unique » (12).

Un désir universel d’humanité

Les identités sont à valoriser, mais pas toutes ! Certaines sont fermées, porteuses d’exclusions et de violences, d’autres ouvertes sur l’universel. Le récit biblique de la tentation de Babel fournit des éléments pour discerner entre les unes et les autres : « La construction d’une tour qui puisse atteindre le ciel n’exprimait pas l’unité entre les différents peuples à même de communiquer à partir de leur diversité. C’était plutôt une tentative malavisée, née de l’orgueil et de l’ambition, de créer une unité différente de celle voulue par Dieu dans son plan providentiel pour les nations (cf. Genèse 11, 1-9) » (144). Babel, c’est le mauvais universalisme, 
« l’empire homogène, uniforme et standardisé d'une forme culturelle dominante unique », « le faux rêve universaliste (qui) finit par priver le monde de sa variété colorée, de sa beauté et en définitive de son humanité » (100). L’universalisme que chérit le disciple du Christ, c’est celui du « prochain sans frontières », présenté dans une très belle méditation de la parabole du Bon Samaritain (chapitre 2).

Se garder de l’universalisme « autoritaire et abstrait » est nécessaire pour s’atteler à la difficile tâche de faire « renaître un désir universel d’humanité ». François écrit « renaître », car il est bien mal en point, ce désir, comme il le constate tristement dans le premier chapitre de l’encyclique. C’est là qu’il dresse la liste de ce qui blesse la fraternité : nationalismes étriqués et agressifs, désintérêt pour le bien commun, exacerbation de nombreuses formes d’individualisme, diffusion d’une mentalité xénophobe, arrogance des plus forts, contamination de la politique par des « recettes de marketing visant des résultats immédiats », mépris pour les personnes « qui ne servent à rien », refus de considérer que tous les humains ont droit à une égale dignité, affaiblissement des sentiments d’appartenance à la même humanité, dévalorisation de mots comme démocratie, liberté, justice, etc. La liste est longue. Elle pourrait porter au découragement.

Pour faire « renaître un désir universel d’humanité », François nous invite à rêver ! Serait-ce fuir les combats de la réalité ? On sait, depuis les quatre rêves de Querida Amazonia, que ce pape aime exprimer ses désirs sous forme de rêves (3). Le rêve auquel il nous invite ici est collectif : « Comme c’est important de rêver ensemble ! […] Seul, on risque d’avoir des mirages par lesquels tu vois ce qu’il n’y a pas ; les rêves se construisent ensemble » (8).

S’ouvrir à l’altérité

Comment dépasser la stérile et fausse opposition entre fraternité universelle et légitime attachement aux identités ? Grâce aux notions d’ouverture et d’altérité.

Les identités, oui, bien sûr, il faut y tenir, mais à condition qu’elles soient ouvertes : « Toute culture saine est ouverte et accueillante par nature, de telle sorte qu’une culture sans valeurs universelles n’est pas une vraie culture » (190). Une culture qui a besoin de murs pour se protéger de l’autre est une culture mortifère : « Il n’est pas possible d’être local de manière saine sans une ouverture sincère et avenante à l’universel, sans se laisser interpeller par ce qui se passe ailleurs, sans se laisser enrichir par d’autres cultures ou sans se solidariser avec les drames des autres peuples » (146). Comment ne pas entendre là un écho de la « mondialisation de l’indifférence » dénoncée par François à Lampedusa en juillet 2013 ?

S’ouvrir sur le même, cela n’aurait pas grand sens. C’est l’ouverture à l’altérité qui caractérise l’universalisme du disciple du Christ. À propos de ceux qui se plaisent à construire des murs (« des murs dans le cœur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes »), François note qu’il leur manque l’altérité (27).
 
Ce qu’il reproche aux revendications identitaires et aux idéologies nationalistes, ce n’est donc pas de défendre une terre, un peuple, une culture, c’est de se replier au lieu de s’ouvrir, de garder pour soi ce qui pourrait, dans l’échange et l’ouverture, enrichir l’autre, tous les autres : « Plus une identité est profonde, solide et riche, plus elle tendra à en- richir les autres avec sa contribution spécifique » (282).

Un test : l’accueil des migrants

Un bon exemple de la manière dont respect des identités et ouverture à l’universel sont articulés dans Fratelli tutti est ce qu’écrit le pape sur l’accueil des migrants. Ce point, on le sait, lui tient beaucoup à cœur (4). D’une part, il écrit : « Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. » (41). Il s’agit bien de la
« légitime défense » d’une identité. Mais, d’autre part, il ajoute aussitôt que cette première réaction, si légitime soit-elle, doit être dépassée. En effet, « une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils savent de manière créative s’ouvrir aux autres. J’invite à dépasser ces réactions primaires » (41).

On peut retenir, pour conclure, une formule qui résume bien le propos de l’encyclique : il faut « penser un monde ouvert où il y ait de la place pour tout le monde, qui intègre les plus faibles et qui respecte les différentes cultures » (155).
Christian Mellon s.j., 
membre du Centre de recherche
et d’action sociales (Ceras),
situé à La Plaine Saint-Denis.
Crédits photos:
JRS France
Centro Aletti
Légende:  Mosaïque de Marko Rupnik s.j., Cathédrale de l'Almudena. Madrid.

1.    Sur ces catégories, voir le numéro 377 (août 2020) de la revue Projet : www.revue-projet.com
2.    Que cette crainte soit, pour une très large part, non fondée, il ne m’appartient pas de le montrer ici. Je renvoie au bon article de F. Héran : https:// laviedesidees.fr/L-integration-des- immigres-debats-et-constats.html, et au livre de F. Gemenne, On a tous un ami noir, Fayard, 2020.
3.    Voir les quatre rêves du pape François : https://www.doctrine- sociale-catholique. fr/introductions-aux- textes-officiels/334-i-have-a-dream-for- amazonia
4.    Il le traite longuement, au début du chapitre 4 (par. 129 à 135).




 


 



 





 
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