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Spiritualité ignatienne - Revue N°66 - Juillet 2020

La bienveillance : « il faut présupposer… »

 

Le « présupposé » signifié dans l’exercice spirituel n°22 nous invite à considérer en vérité la place de l’autre et à trouver la juste distance par rapport à lui. Porche d’entrée dans les Exercices, il fait entendre plus large- ment l’attitude de fond de toute rencontre vraiment humaine : être tourné vers l’autre et vouloir son bien. Ce « présupposé favorable », la tradition spirituelle ignatienne l’a compris comme un présupposé de bienveillance et comme une exigence bienveillante principalement pour celui qui donne les Exercices. Ce présupposé s’étend à toute la vie chrétienne, il est en réalité une condition indispensable pour tout dialogue en vérité, pour
toute personne qui, sous le regard de Dieu, désire la croissance de l’autre. D’apparence évidente, est-il aussi simple à vivre qu’on le croit parfois ?

« Sauver la proposition du prochain »

Tout bon chrétien sait par sa foi en Dieu que nous sommes tous frères, une fraternité qui dans les faits ne va pas de soi. Elle est donnée par Dieu en Christ et elle implique un engagement libre pour la recevoir et en vivre concrètement. Dans les Exercices cela se traduit par une réciprocité de fond devant Dieu entre l’accompagnateur et l’accompagné, ils sont frères dans la foi ; en respectant ce présupposé chacun va tirer davantage d’aide et de profit de la rencontre. Cela n’empêche pas l’un et l’autre d’être à sa juste place, l’un donne, l’autre reçoit. L’accompagné est invité à faire confiance à la manière dont il est introduit par un autre à une relation plus profonde avec son Seigneur. À accueillir avec un cœur large et généreux la propo- sition d’un autre et l’ouverture à un Autre. De son côté l’accompagnateur est d’abord invité à croire à la vérité du désir de chercher et trouver Dieu inscrit par l’Esprit dans le cœur de l’accompagné. Les Exercices ne peuvent se faire que dans la confiance réciproque, fondée sur la foi commune que l’Esprit Saint est au travail dans les deux personnes en dialogue, que ce dialogue va être fructueux pour chacun.

Mais sur ce fond de « bienveillance » de départ, la relation n’est pas forcément simple, elle peut se heurter à l’incompréhension. Le présupposé favorable comporte, surtout pour l’accompagnateur, une triple exigence : une exigence d’écoute dans le dialogue. « Et s’il ne peut la sauver qu’il s’enquière de la manière… » La parole lui est donnée, dans une écoute profonde jusqu’au bout, une ouverture à entendre Dieu au-delà de tout ce qui est déjà connu. Une exigence d’écoute qui s’accompagne d’une exigence de vérité dans un regard miséricordieux qui n’en- ferme pas l’autre dans son incompréhension. « Et s’il la comprend mal qu’on le corrige avec amour. » Enfin, une exigence de recherche, d’être inventif pour trouver les moyens de bien faire comprendre la proposition afin que l’autre se sauve.

Comme dans les annotations qui précèdent dans les Exercices, ce présupposé dit le juste positionnement pour que l’espace de dia- logue ouvert entre l’accompagné et l’accompagnateur permette le déploiement de la relation du retraitant avec son Seigneur. Il est la condition indispensable pour que les Exercices portent du fruit.

Mais en dehors des Exercices vécus devant Dieu dans un temps privilégié, que se passe-t-il dans la vie ordinaire ?

Pour tout bon chrétien au quotidien

Ce présupposé vécu dans un cadre particulier reste vrai pour « tout bon chrétien » qui désire en toutes circonstances vivre chaque rencontre de manière authentique. Sa nécessité se retrouve notamment pour celui qui est en position d’autorité et qui cherche la croissance de l’autre : le parent, l’éducateur, l’enseignant, mais aussi pour toute personne qui se met au service, quel que soit le domaine.

Ce présupposé vient interroger, parfois bousculer, nombre de nos réflexes bien enracinés. Il se heurte à nos peurs, nos manques de patience, notre paresse pour trouver des chemins nouveaux pour aider l’autre. Il vient aussi démasquer nos écoutes fausse- ment attentives, alors qu’en fait nous sommes en train de cher- cher la bonne réplique qui va clouer définitivement le bec à l’autre et enfin manifester que nous avions raison. Or ce présupposé est disponibilité à une écoute sans filtre où nous nous laissons toucher en profondeur, où nous entrons en empathie et en compassion, c’est vrai dans l’accompagnement spiri- tuel comme dans la vie ordi- naire. Indispensable présupposé où l’autre passe en premier, ouverture à l’amour. La bienveillance s’éduque au niveau de l’expérience non pas d’abord par la raison mais par une relation juste où l’affectivité est engagée. Elle s’enracine dans notre propre expérience d’avoir été accueilli comme être inachevé mais espéré, encouragé. Deux domaines nous aideront à mieux percevoir son importance.

L'écoute réciproque en matière d’éducation

N’est-ce pas l’écoute réciproque, respectueuse, qui donne du fruit en matière d’éducation ? Une écoute qui cherche le bien de l’autre et non le sien propre. Qui par le dialogue donne à un autre d’être lui-même en vérité. Ce dialogue qui invite à la pa- tience, qui invite à reconnaître que Dieu seul donne la vie et la croissance d’un être. « Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie et l’aient en abondance » (Jn 10,10). Ce verset est une boussole de toute la vie chrétienne.

N’est-il pas plus facile de reprocher à un élève son manque d’écoute que de s’arrêter, se mettre en cause, et de lui de-ander comment il a compris ce qui vient d’être dit. Et s’il a mal compris de le corriger avec amour et non avec violence, ce qui est malheureusement trop souvent le cas en pédagogie. Il arrive parfois des surprises, en donnant la parole aux élèves, de s’apercevoir que l’explication évidente pour soi était en réalité compréhensible autrement. Ce réflexe simple d’intérêt vrai pour celui qui apprend évite bien des colères inutiles et permet d’entendre que l’erreur peut être source de progrès pour chacun. Ce présupposé qui fait toute sa place à l’autre pour qu’il réus- sisse vraiment est facteur de créativité en matière de moyens pédagogiques.

Pour toute l’humanité

Le retraitant sent si, par le regard et l’attitude, son accompagnateur est bienveillant de même l’enfant sait si son père, sa mère, son professeur veut vraiment son bien. Si ce présupposé de bienveillance est valable dans les relations personnelles, il ne l’est pas moins sur des registres encore plus étendus. Ce numéro 22 des Exercices est à intérioriser pour vivre l’œcuménisme ou le dialogue interreligieux. On peut l’élargir à toute l'humanité comme le pape François le fait dans son encyclique Laudato si’.

Ce présupposé s’enracine profondément dès l’expérience initiale d’Ignace. Il a éprouvé pour lui-même le regard bienveillant de Dieu dans sa vie, son infinie miséricorde. Toute bienveillance vient d’en haut. Ce regard de Dieu sur nous nous fait vivre avant même que nous en prenions conscience. Elle est le véritable présupposé de la vie humaine. C’est dans la rencontre vécue en vérité avec l’autre que nous avons à en prendre conscience, que nous en vivons. Cela nous donne à notre tour de la vivre pour la transmettre.

Au terme de ce parcours, nous voyons bien que ce présupposé de bienveillance exige de nous un acte libre d’engagement, il ne s’impose pas. Une fois qu’on y a consenti, il devient fondateur en ce sens qu’il nous fait devenir pleinement frères des hommes. Il est à la racine de l’amour et de l’amitié.
Jean-Paul Lamy s.j.
responsable de la formation
des formateurs religieux (FFR)
au Centre Sèvres
Crédits photos:
© MesquitaFMS / iStock
© Damircudic / iStock
 








 
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