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L'espérance, un bien rare?

L’espérance est un bien rare aujourd’hui mais pourtant essentiel pour chacun. Elle nous permet de transcender la vie et de croire qu'elle est toujours plus forte que la mort malgré nos échecs et nos impuissances. Pour les chrétiens, elle est un futur qui nous engage à se lever et à marcher.


Parler de bien commun, c’est parler de réalités largement partagées par tous, c’est donc prendre en compte une sorte de capital appartenant à l’humanité entière dont personne n’est écarté a priori. Ainsi en va-t-il de l’eau, de la terre, de l’espace, des matières premières ou des biens rares, des systèmes juridiques, du moins en principe et formellement, pas toujours en réalité. Car on peut se battre pour avoir accès à l’eau et, sans ressources minières, bien des peuples sont incapables de se procurer des matériaux de base qui leur permettraient de se dé- velopper. En va-t-il de même de l’espérance ? Question étrange, qui nous oblige pourtant à nous interroger.

Un bien rare

En effet, l’espérance est un bien rare de nos jours ; l’humeur actuelle va plutôt dans le sens du catastrophisme, du pessimisme, d’une apocalypse soft ; ceux que Jean XXIII appelait des « prophètes de malheur » pullulent, ruinant ainsi toute forme d’espérance en un avenir viable pour l’humanité. Ce sont même les optimistes qui paraissent ridicules et qu’on tourne en dérision. Non sans raisons d’ailleurs, car si nous sommes revenus de tout, c’est parce qu’on nous avait bercé d’attentes illusoires. Un président de la République n’avait-il pas fait campagne sur le thème de « changer la vie », comme si un pouvoir politique pouvait envisager sans forfaiture ni mensonge un tel projet ? Ces messages creux nous coûtent cher, d’autant plus que bien des signes inquiétants appuient les prédictions catastrophistes : le réchauffement climatique, le terrorisme, les pandémies, la multiplication de régimes politiques dictatoriaux, l’échec des soulèvements populaires dans les pays arabes, la montée des populismes, etc… Inutile d’en rajouter : l’espérance d’avenirs radieux semble bel et bien hors saison.

Il faut donc conclure que l’espérance est un bien rare, peu ou pas partagé. Et cette rareté n’est pas sans effets : comment par exemple dans ce climat anxiogène s’engager durablement dans les liens du mariage ou de la vie religieuse ? Comment vouloir des enfants quand l’avenir semble bouché ? Comment par contre ne pas chercher à jouir du présent, en tirer tout le bénéfice qu’on peut, sans se préoccuper de générations à venir qui auront à se débrouiller comme nous le faisons nous-mêmes ? « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons », disait déjà saint Paul dans un contexte de fin du monde, proche du nôtre (1 Corinthiens 15, 32). Si l’espérance va au-delà des espoirs concrets et délimités (réussir ses examens, passer des vacances agréables, voir ses enfants réussir dans la vie…), c’est qu’elle porte sur l’avenir, sur un futur qui ne semble pas dépendre de nous. Elle implique donc de la confiance, elle engage à une sérénité concernant la réalité actuelle et future de nos existences : oui, demain le soleil « se lèvera », oui demain encore l’air sera respirable, oui demain nous pourrons jouir de ces libertés élémentaires sans lesquelles la vie personnelle et collective serait insupportable…

Un bien essentiel

Ces exemples donnent à penser qu’en réalité nous ne pouvons pas nous passer d'espérance, que sans elle la vie humaine serait littéralement invivable. Évidemment il est des espérances illusoires : celles qui attendent des lendemains enchanteurs où l’on raserait gratis, celles qui croiraient que des hommes politiques pourraient changer nos vies alors que le bilan de leur action n’est pas forcément brillant. De celles-là une lucidité et une vigilance élémentaires doivent nous détourner, tout en sachant aussi à quel point les peuples peuvent succomber à des enchantements meurtriers ; le XXe siècle nous a donné tant d’exemples, alors que notre siècle ne manque pas également de telles illusions sanglantes.

L’espérance est donc un bien essentiel ; même apparemment faible et menacée, elle est à l’image de la vie : incertaine et pourtant tenace. Elle nous est chevillée au corps, car elle porte sur ce qui ne peut pas ne pas nous dépasser : donc sur une forme de Transcendance. Le terme ne doit pas effrayer : il indique simplement et fortement que nous ne sommes pas maîtres de tout, mais que nous faisons confiance à des forces qui nous arrachent au désespoir, qui nous portent à l’avant, qui nous mobilisent pour ne pas suc- comber. Instinct de vie, si l’on veut, qui montre que la vie est plus forte que la mort, ou encore que l’amour est plus tenace que la haine.

Bien rare et pourtant essentiel, qu’un chrétien trouvera justifié et fondé dans sa foi, même si bien d’autres en vivent sans tou- jours s’en rendre compte. Nous espérons que l’histoire, la nôtre comme celle de l’humanité, ne va pas au gouffre, mais qu’elle porte en elle une Cité à venir, et que de cette Cité nous avons un avant-goût (des « arrhes » comme dit saint Paul dans 2 Corinthiens 1,22), partout où nous constatons que des êtres humains ne courbent pas
l’échine, mais travaillent par- delà tout désespoir à un avenir meilleur. Ces êtres ne manquent pas autour de nous, mais les prophètes de malheur nous empêchent la plupart du temps de les voir. Espérance rare et pourtant essentielle.

Car pour le chrétien, cette Transcendance n’est pas vide : elle est habitée par une Parole que nous entendons dans le Christ, mais qui habite nos cœurs. « Lève-toi et marche », voilà une injonction qui nous arrache à nos torpeurs. Une telle Parole n’est pas éloignée de nous, comme le dit le livre du Deutéronome (ch. 30, 11-14) ; encore faut-il pour l’entendre ne pas être étour- dis par les fausses prédictions des innombrables prophètes de mal- heur. Elle nous incite à marcher sans peur de l’avenir.
Paul Valadier s.j.
 Docteur en théologie et en
philosophie,
professeur émérite au Centre Sèvres (Facultés jésuites de Paris).
Son dernier ouvrage : Ce  qui nous fait tenir en temps d’incertitude.
L’espérance vive
, Éditions Mame, mars 2021.


 




Légende photo: « Lève-toi et marche. » La guérison du paralytique à Bethesda. Mosaïque de Madeline Diener à l’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (Suisse).
Crédit photo: © Fred de Noyelle / Godong
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