Menu
Lire la Bible - Revue N°99 - Septembre 2026
Dieu, à l’œuvre dans la nuit
De la nuit de la Création du monde à celle de la Résurrection, l’obscurité nocturne semble être un temps que Dieu affectionne.Peut-être parce que, pour Lui, « la ténèbre n’est pas ténèbre », selon la contemplation du psalmiste…
C’est dans la nuit que la Bible nous révèle un Dieu qui agit pour créer, pour délivrer, pour faire naître, pour ressusciter. Ce n’est pas au matin que Dieu agit, mais précisément au cœur de la nuit. Alors que la nuit est ce moment où les repères disparaissent, où tous les bruits prennent un relief inquiétant, où l’ennemi peut attaquer, où le sommeil peut fuir le dormeur… Cette certitude donne au psalmiste l’audace de déclarer : « Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance » (Ps 4,9). Un autre psaume promet au fidèle : « Tu ne craindras pas les terreurs de la nuit » (Ps 90,5). C’est dans la nuit que la fiancée du Cantique des Cantiques se lève, à la recherche de son Bien-Aimé. C’est encore dans la nuit, bien avant le jour, que Jésus quitte ses disciples pour aller prier son Père (Mc 1,35).
Tout comme la vie d’un enfant débute dans la nuit de la matrice maternelle, la genèse du monde commence elle aussi dans la nuit. Dans le tohu-bohu originel, où les eaux sont agitées par le vent, il n’y a ni repère, ni limite, ni temporalité. On peut imaginer les sensations d’un passager tombé d’un navire lors d’une forte tempête, en pleine nuit, qui se retrouverait dans l’eau agitée par le vent : où est le haut, où est le bas ? Où sont le secours et la stabilité ?... Dieu va peu à peu donner forme à ce tohu-bohu, en dix paroles qui organisent terre et ciel comme des lieux à vivre, tant pour l’humanité que pour les animaux ou les végétaux.
La toute première parole que l’acteur divin prononce – « Que la lumière soit » (Gn 1,3) – ne met pas un terme à l’existence de la nuit, mais établit le rythme circadien, cette alternance des soirs et des matins. Il est significatif que le refrain de cette première page biblique soit « il y eut un soir, il y eut un matin », comme pour souligner que le projet divin va des ténèbres à la lumière. L’ensemble de la Bible révèle que Dieu est « drapé de lumière comme d’un manteau » (Ps 103,2), et qu’Il est Lui-même lumière (1Jn 1,5) ; ce qui montre que le chemin va de la nuit au jour, jusqu’à ce que l’auteur de l’Apocalypse, le voyant de Patmos, puisse, dans les dernières pages de la révélation qui lui a été confiée par Dieu, déclarer que dans la Jérusalem céleste « il n’y aura plus de nuit » (Ap 21,25 ; 22,5).
« Pure lumière »
Mais avant que n’advienne ce jour promis par les prophètes, « jour unique » où Dieu sera roi de toute la terre, « et il n’y aura plus ni jour ni nuit, mais ce sera pure lumière » (Za 14,7-9),Dieu visite l’homme dans la nuit tout au long de l’histoire biblique. Cela peut se faire par des rêves, comme ceux donnés aux deux Joseph, le fils de Jacob dans la Genèse et l’époux de Marie dans le premier Évangile. Une fois interprétés, ces rêves permettent aux hommes de collaborer au projet de salut de Dieu pour beaucoup.
C’est aussi dans la nuit que Dieu fait alliance avec Abraham, passant Lui-même, tel un feu, au milieu des animaux coupés en deux, après avoir invité le patriarche encore stérile à contempler dans la voûte céleste la multitude des étoiles comme une promesse de fécondité surabondante (Gn 15). C’est de nuit que Jacob a la vision d’un escalier reliant terre et ciel, sur lequel montent et descendent les messagers divins (Gn 28) ; et c’est de nuit qu’à son retour d’exil, il lutte avec un acteur divin mal identifié, et en reçoit un nouveau nom : Israël (Gn 32). C’est aussi lors de deux nuits que le Seigneur sauve les fils de Jacob de l’esclavage : d’abord lors de la nuit de la dixième plaie – la mort des premiers-nés (Ex 12), fléau dont le sang de l’agneau protège les maisons des Israélites – ; puis au bord de la mer des Joncs, lorsque Pharaon et son armée sont anéantis par les eaux qui reviennent sur eux, au cœur de la nuit (Ex 14). Au matin, Moïse, Myriam et les enfants d’Israël peuvent entonner le premier chant qui nous soit rapporté par la Bible (Ex 15), pour rappeler que la louange vient d’abord d’avoir été sauvé du danger par le Dieu fidèle.
Fidélité divine
Dans les Psaumes, c’est précisément sur cette fidélité divine que le priant est parfois amené à s’interroger. « La nuit, je me souviens de mon chant, je médite en mon cœur, et mon esprit s’interroge. Le Seigneur ne fera-t-Il que rejeter, ne sera-t-Il jamais plus favorable ? Son amour a-t-il donc disparu ? S’est-elle éteinte, d’âge en âge, la parole ? Dieu oublierait-Il d’avoir pitié, dans sa colère a-t-Il fermé ses entrailles ? » (Ps 76,7-10). Pour garder l’espoir, le psalmiste se rappelle les merveilles de l’Exode ; pour quiconque doute de la présence de Dieu, c’est un modèle de prière, qui appelle à mobiliser sa mémoire des bienfaits passés pour oser espérer encore.
Toutefois, il arrive que le psalmiste désespéré conclue sa prière ainsi : « Tu as éloigné de moi compagnons et amis ; pour intimes, j’ai les ténèbres » (Ps 87,15-19). Isolé, aveuglé, le psalmiste a encore la force de s’adresser à Dieu, tout comme Job dans son épreuve et comme Jésus sur la Croix, alors que les ténèbres couvrent la terre. Jésus qui, justement, reprend les premiers versets du Ps 21 pour interroger son Dieu : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? J’ai beau rugir, mon salut reste loin. Le jour, j’appelle, et Tu ne réponds pas, mon Dieu ; la nuit, et je ne trouve pas le repos » (Ps 21,2-3 ; Mt 27,46 ; Mc 15,34). Mais un peu plus loin, ce psaume affirme la certitude du salut de Dieu : « Je proclame ton nom devant mes frères, je Te loue en pleine assemblée » (Ps 21,23). Après l’épreuve de la nuit et de l’abandon apparent, la lumière est promise, telle une victoire sur la mort.
La liturgie de Noël associe la prophétie d’Isaïe – « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi » (Is 9,1) – à l’annonce des anges aux bergers qui « montaient la garde pendant la nuit auprès de leur troupeau » (Lc 2,8). En cette nuit-là, il leur est né un Sauveur. Le salut n’est plus dans le passage de la mer, mais dans la naissance d’un enfant, don de la présence définitive de Dieu auprès des hommes. Mais c’est toujours de nuit que cela arrive. Dans l’Évangile selon saint Matthieu, les mages venus d’Orient ont scruté le ciel, pour l’interpréter, et ont suivi l’étoile qui les a guidés jusqu’à l’enfant ; on est donc encore dans la nuit, propice aux songes, quand l’ange les avertira de retourner chez eux par un autre chemin (Mt 2,12).
Jésus fait de la nuit le moment de la prière, de la confiance, de l’abandon. À Gethsémani, éprouvé, Il continue à s’adresser à son Père. Sa mort sur la Croix s’accompagne de ténèbres en plein midi (Mt 27,45) et sa Résurrection a lieu dans la nuit, puisque lorsque les femmes viennent au tombeau, soit au petit matin (selon Marc et Luc), soit juste après la fin du sabbat (chez Matthieu), le tombeau est vide : la Résurrection a eu lieu dans la nuit. Dieu a transformé l’obscurité du tombeau en lumière de vie, en une nuit encore plus admirable que celle de l’Exode, comme la liturgie de la Vigile pascale aime à le rappeler.
Le croyant est appelé à démasquer « les œuvres stériles des ténèbres » (Ep 5,11) et à « vivre en enfant de lumière » (1Th 5,5 ; Ep 5,8). Ce qui s’exprime notamment par la charité fraternelle (1Jn 2,8-11). Comme Jésus, il peut affronter les ténèbres s’il demeure confiant en ce Dieu étonnant qui agit dans la nuit. Il peut alors s’exclamer avec le psalmiste : « Même la ténèbre pour toi n’est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière ! » (Ps 138,12)
François Lestang
Prêtre de la Communauté du Chemin Neuf, François Lestang est enseignant-chercheur à la Faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon où il enseigne le Nouveau Testament, en particulier les Actes des Apôtres, les lettres de Paul, de Jacques, Pierre et Jude. Son ouvrage le plus récent est Les lettres de Pierre et de Jude (Cerf, 2025).


La croix glorieuse du Christ dans la nuit, mosaïque byzantine, vers 430, mausolée de Galla Placidia, Ravenne (Italie).
La descendance d’Abraham est figurée par les étoiles, dont la plus brillante est le Christ.
© Perseomed / iStock

La nativité et l’annonce faite aux bergers dans la nuit, Giovanni di Paolo, vers 1435, musée du Vatican. Aux plus pauvres, engloutis par la nuit, les anges annoncent la Naissance.
© Heritage Image Partnership Ltd/ Alamy Images
Télécharger la revue n° 93 gratuitement
La revue n° 93 sera disponible dans votre dossier Téléchargements
Pour télécharger une autre revue, cliquez sur l'image de la revue souhaitée ci-dessous.
La revue n° 93 sera disponible dans votre dossier Téléchargements
Pour télécharger une autre revue, cliquez sur l'image de la revue souhaitée ci-dessous.



Impression
Envoyer à un ami