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Aimer, suivre, être Jésus

Si la suite du Christ est un chemin unique pour chacun, elle comporte des constantes, des passages identiques pour tous. En s’appuyant sur la vie d’Ignace d’Antioche, Pierre Molinié s.j., met à jour les clés essentielles pour marcher avec le Christ, l’aimer, se mettre à son service, libérés de ce qui nous encombre … afin de vivre de la vie trinitaire.

Saint Ignace d’Antioche fut condamné à mort au début du IIe siècle, suite probablement à des troubles opposant Juifs et chrétiens à Antioche. Loin de fuir une telle perspective, l’évêque vit son chemin vers Rome – où l’attend le martyre, sous la forme probablement des jeux du cirque – comme une montée vers l’offrande suprême et désirée, vers la rencontre avec son Seigneur bien-aimé, comme une chance extraordinaire de pouvoir enfin imiter le Christ. Sa seule crainte, au long de ce chemin scandé par la rencontre avec les communautés chrétiennes locales, serait de voir échapper cette fin heureuse, si jamais l’on s’avisait d’intercéder pour lui et de faire commuer sa peine.

Chaque chemin de vie chrétienne est unique, et chaque chrétien trouve sa propre manière de suivre le Christ ; néanmoins, ce témoignage d’Ignace nous indique trois éléments constitutifs de la suite du Christ : le désir amoureux, la renonciation à d’autres biens, et l’émergence d’une dynamique trinitaire.

Un désir amoureux

Suivre, c’est se mettre en mouvement : Jésus évoque à plusieurs reprises ceux qui veulent « venir à sa suite » (Mt 16.24). Le contraire de la suite, ce n’est pas la fuite – en termes ignatiens, la consolation s’oppose non seulement à la désolation, mais plus encore à l’absence de mouvements intérieurs – c’est plutôt le sur-place, le « canapé » cher au pape François. La vie spirituelle commence lorsqu’un événement (parole, rencontre, lecture…) met en route quelque chose en nous. Dans l’immédiateté, ce sera peut-être une joie ou un malaise ; une fois remis de mon « émotion », ce sera une espérance ou une peur – la manière dont l’avenir se présente à moi, maintenant qu’un nouvel ingrédient vient l’éclairer.

Au cours de l’histoire, la suite du Christ est souvent née de tels sentiments : la peur de l’enfer, poussant à une conversion plus ou moins fine ou grossière ; l’espérance du ciel ; ou encore le sens du devoir lié à la gratitude, comme dans le « colloque de miséricorde » de la Première semaine (Ex. Spi. § 61). D’autres formulations nous parlent peut-être davantage : la peur de passer à côté de sa vie. L’espérance de trouver enfin le bonheur, l’épanouissement, la paix avec nous-mêmes, nos proches, la nature. La prise de conscience d’une forme de dette ou d’obligation morale – par rapport au désastre écologique ou à une forme d’injustice brutalement perçue.
Un tel mouvement ne conduit pas, par lui-même, à suivre le Christ : il faut pour cela que je sois convaincu que Jésus, et Jésus seul, est capable de conduire notre monde à son accomplissement – en termes bibliques : qu’il possède les clés du Royaume des cieux. Alors, tout ce qui s’est mis en route en moi prend un sens ; ma vie prend une nouvelle orientation : aimer Jésus, et me mettre à son service.

Renoncer pour suivre ?

Sur ce nouveau chemin, il est nécessaire tôt ou tard de se libérer de ce qui nous encombre : pour aller loin, mieux vaut voyager léger. D’où un travail de discernement : non pas entre le bien et le mal, mais entre les nombreux biens qui m’entourent et auxquels je suis peut-être attaché. Ainsi, les Exercices spirituels visent à écarter les attachements désordonnés : toutes ces choses auxquelles j’accorde légitimement du prix, mais qui ne m’aident pas ou plus à progresser spirituellement.

Ainsi, Jésus invite ceux qui veulent le suivre à « se renier eux-mêmes » (Mt 16.24). De son côté, Paul invite le croyant à regarder « non pas les choses visibles, mais les invisibles » (2 Co 4.18) : il ne s’agit pas de disqualifier le monde présent, mais à porter sur lui un regard de voyants. D’hommes et de femmes qui savent, derrière les biens matériels, percevoir la véritable finalité qui doit gouverner leur usage ; derrière les apparences, discerner l’essentiel ; dans le frère en détresse, reconnaître le Christ. De même, l’Évangile de Jean fait jouer le symbolisme de l’élévation : contempler le Christ « élevé » sur la Croix (Jn 3.14 ; 8.28 ; 12.32), c’est accepter par avance de le suivre sur ses chemins bas et humbles, de « peiner avec lui » en endurant « tous les outrages, tout blâme et toute pauvreté » (Ex. spi. § 95, 98).

On peut comprendre en ce sens cette phrase d’Ignace d’Antioche : « Ne parlez pas de Jésus-Christ tout en désirant le monde » (Rom. VII, 1). Désirer le monde, ce serait en faire un but en soi. Or, le critère de la justesse de mon rapport au monde, c’est que je peux voir toute chose éclairée par le Christ, jusqu’au cas limite où je peux accepter de partir ou de voir partir ceux que j’aime le plus, parce que je sais que je les confie au Christ.

Poussés par l’Esprit

Tout cela peut sembler extrême, excessif… ou tout simplement hors de portée. Et de fait, « aux hommes, c’est impossible » (Mt 19.26). Suivre le Christ n’est pas à notre portée. Dans l’Évangile, Jésus lui-même est « poussé par l’Esprit » lorsqu’il s’engage dans le désert (Mc 1.12). Tout au long de son discours après la Cène, il promet à ses disciples de leur envoyer son Esprit pour les guider vers la Vérité – c’est-à-dire, lui-même (Jn 16.13). Les Actes des apôtres, à leur tour, montrent comment les disciples sont mus par l’Esprit, dans leurs décisions dogmatiques comme dans leurs choix pastoraux quotidiens. Pour Paul, même la prière chrétienne est déjà un effet de l’Esprit qui murmure à notre esprit et agit dans notre cœur pour y susciter les mots justes (Rm 8.15,26). Et Ignace d’Antioche parle d’une « eau qui vit et parle en moi, et qui me dit à l’intérieur de moi-même : Viens vers le Père » (Rom. VII, 2-3).

Car s’il est vrai que l’Esprit met en nous le désir et la force de suivre Jésus, Jésus lui-même n’est pas le terme de notre mouvement : sans cesse, le Fils remet tout au Père, y compris ceux que le Père lui a confiés (Jn 17.6-10). Si nous regardons le Christ, nous voyons l’image parfaite du Père ; si nous aimons le Christ, nous aimons le visage du Père plein de tendresse ; si nous suivons le Christ, nous marchons sur un chemin qui conduit vers le Père.

Un signe de consolation serait alors de sentir que, sur ce chemin, quelqu’un marche avec nous. Pas même à nos côtés, mais devant, derrière et même en nous. Pourquoi suivre le Christ ? Peut-être pour goûter, dans cette expérience de mise en mouvement, une forme d’immersion dans la vie de la Trinité : poussés par l’Esprit, tendus vers le Père, associés à Jésus au point de dire avec Paul : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2.20).

Pierre Molinié, s.j. 

Pierre Molinié, jésuite, enseigne l'histoire de l’Église ancienne ainsi que la théologie patristique et dogmatique aux Facultés jésuites de Paris (Centre Sèvres). Spécialiste de Jean Chrysostome, fin connaisseur des Pères de l'Église (Irénée, Jean Chrysostome, Maxime le Confesseur...) et du lien entre l'exégèse et la prédication.




Légende : Saint Ignace d’Antioche
Copyright : Monastère d’Hosios Loukas (Grèce)

 
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