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Spiritualité ignatienne - Revue N°99 - Septembre 2026

« Grossman est un maître pour se tenir en résistance d’espérance »

Il dénonçait à la fois la terreur nazie et le totalitarisme stalinien. À la violence des tyrans, l’écrivain juif russe Vassili Grossman (1905-1964) opposait la « petite bonté », cette humanité en l’homme. La théologienne Anne-Marie Pelletier incite à le relire.

Qu’est-ce qui vous a amenée à Vassili Grossman?
Anne-Marie Pelletier: Je l’ai découvert dans les années 1990 en lisant le livre d’Emmanuel Lévinas¹ qui célèbre le roman Vie et destin de Grossman² comme une œuvre primordiale de la littérature russe du XXe siècle. À partir de là, cette œuvre ne m’a plus quittée et est devenue pour moi une langue familière, essentielle pour penser le tragique de l’histoire, mais aussi pour rejoindre l’humanité dans sa vérité intime. Ce roman-fleuve dans lequel Grossman a déposé, dans la dernière partie de sa vie, ses convictions les plus chères sur la condition humaine aux prises avec le totalitarisme, a été saisi et confisqué par le KGB. On lui a prédit avec cynisme que, peut-être, dans deux cents ans, son livre pourrait être édité. Un double du manuscrit a pu être sauvé. Mais Grossman, lui, est mort avec l’évidence que sa voix était définitivement réduite au silence. J’ai été d’autant plus émue quand j’ai participé, en 2007, à un colloque sur lui à l’université Mohyla de Kiev (Ukraine), réuni par le philosophe Constantin Sigov. On n’avait pas réussi à étouffer la voix de Grossman. La prédiction des censeurs était fausse.

En quoi l’œuvre de Grossman est-elle parti­culièrement importante à lire en ce moment?
A.-M. P.: Cette œuvre semble loin de nous. Mais au contraire, elle est, à mon sens, d’une remarquable actualité, d’abord parce que le temps de Grossman et le nôtre se rejoignent à plus d’un titre. Nous savons combien de sociétés sont aujourd’hui otages de pouvoirs autoritaires, tyranniques, qui mettent la force au-dessus du droit, qui pratiquent cyniquement le mensonge. Staline est réhabilité dans la Russie de Poutine, qui pratique à la fois la terreur extérieure en Ukraine et la terreur intérieure. Mais, ailleurs, sous d’autres cieux, des pouvoirs idolâtriques entendent imposer leur loi. En ce sens, l’œuvre de Grossman aide à déchiffrer les ressorts de la tyrannie dans ses diverses versions. Elle éclaire ce que nous vivons. Mais son actualité est non moins dans la manière dont elle défend dans le même temps la cause de l’humanité, qui pouvait paraître désespérée et désespérante au milieu des tragédies du siècle dernier, et peut nous paraître tout aussi désespérante aujourd’hui. Grossman est un maître pour se tenir en résistance d’espérance. Et contrairement à d’autres voix, il est un maître crédible, car il parle à partir de l’expérience du pire. 
Il a vécu en effet l’ordre stalinien, auquel il a commencé par se plier, avant de démasquer sa perversité. Il a été contemporain de l’Holodomor³ dans les années 1930. Pendant la guerre, il a été chargé d’accompagner les armées russes sur le front, il a été à Stalingrad, à l’ouverture du camp de Treblinka en Pologne, puis à Berlin. Il a vu les communautés juives anéanties en terre d’Ukraine. Il a été témoin du pire, côté bolchevique et côté nazi. C’est pourquoi il peut dire d’expérience que ces deux réalités sont jumelles. Cette clairvoyance, qui lui est venue à la suite de la guerre, a fait de lui un paria dans la Russie des années 1960. Mais c’est justement le bien précieux que nous recevons de lui. «L’histoire des hommes, écrit-il dans Vie et destin, n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si, encore maintenant, l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra.» Il affirme encore: «L’aspi­ration de la nature humaine à la liberté est invincible, elle peut être écrasée, mais elle ne peut être anéantie.» Et il nous prévient: «Le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence. S’il y renonce, il périt. La contrainte et la violence continuelles, directes ou masquées, sont le fondement du totalitarisme.» Un avertissement bon à entendre pour comprendre la politique de Poutine aujourd’hui.

Cette espérance est-elle chrétienne?
A.-M. P.: Elle parle très certainement à un chrétien. Elle résonne avec l’Évangile. Mais ne christianisons pas Grossman. Je crois que ses racines juives sont déterminantes dans la manière dont il a envisagé notre histoire et défendu l’humanité jusqu’en ses plus grandes pertes. Dès 1943, alors qu’il croit encore aux promesses du communisme, dans les mineurs du Donbass il voit bien autre chose que les artisans enthousiastes de la glorieuse URSS. Il voit des hommes accablés, asservis à une tâche de forçats. J’ose dire que le regard de Grossman n’est pas sans rappeler le regard de Jésus qui voit ce que les autres ne voient pas, célèbre les humbles, perçoit la dignité sous l’indignité. Il y a chez lui quelque chose du Dieu de compassion qui sait de quoi l’être humain est fait et a pour celui-ci un regard de miséricorde. Grossman voit les humains les plus humiliés avec un infini respect. Il est le seul à avoir osé décrire ce qui se passait dans une chambre à gaz. Au cœur de l’enfer, il sait voir l’humanité préservée, l’humanité en résistance à travers les gestes infimes de la solidarité, du partage, de la compassion.

Est-ce ces gestes infimes qu’il évoque en parlant de «petite bonté»?
A.-M. P.: Oui, ce motif est central chez lui. Mais attention, les mots peuvent être trompeurs. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour une réalité fade, une gentillesse mièvre. La «petite bonté» est chez lui l’humanité même, cette force de résistance à l’inhumanité qui est capable de faire brèche dans les lieux infernaux que les humains savent inventer. Grossman distingue cette bonté primordiale du Bien, hautain, que peuvent célébrer certaines philosophies ou théologies, mais qui a pu soutenir la violence de massacres et de persécutions. La «petite bonté», dit-il, est sans pensée, sans préméditation. Elle jaillit spontanément face à la détresse de l’autre. Elle est la réponse au malheur de l’autre, qui est prisonnier, qui a faim, qui est malade. Elle est attention à la chair de l’autre en souffrance. Cette bonté est moquée par les puissants, qui la jugent dérisoire. Elle est pourtant la seule vraie force qui tient le monde et fait l’histoire. Évidemment, un chrétien pense à la charité de l’Évangile, la vraie, qui ne se fait pas valoir: «Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite» (Mt 6,3). C’est la bonté de ceux qui sont désignés, dans l’Évangile comme «les bénis de mon Père» (Mt 25,34). Elle renvoie vite un chrétien au Christ qui témoigne de la puissance de l’amour déployée dans l’impuissance de la Croix. Or, cette bonté reste efficace au cœur de nos sociétés, il faut en témoigner.

En quoi Vassili Grossman peut-il aider à résister, selon le titre de votre livre5?
A.-M. P.: Grossman a refusé le mensonge, il l’a dénoncé avec intrépidité. Et il en a payé le prix, qui aurait été beaucoup plus lourd si Staline n’était pas mort à temps pour lui éviter le goulag en 1953. Or, aujourd’hui, nous voyons une manipulation de la vérité au profit de politiques qui prétendent dominer le monde. La sollicitation de la référence chrétienne au service de politiques de force et d’exclusion de l’autre est à ce titre une imposture insupportable. Mais Grossman peut être aussi un soutien très précieux contre le nihilisme, cette désespérance qui met en équivalence la vérité et le mensonge et nous entraîne vers l’abîme du désespoir. Il nous appelle à la confiance envers et contre tout, en nous entraînant à voir la fécondité cachée de l’humanité en résistance. Il doit nous conforter dans le discernement qui fait la vérité sur la vraie puissance, qui libère des séductions de l’idolâtrie. En ce sens, cette voix de l’extérieur nous rappelle à cette vérité fondamentale des Écritures, à savoir que Dieu est le Tout-Puissant en étant le Dieu des moyens faibles, qui sont les moyens de l’amour vrai. Fides et ratio6 enseignait: «La sagesse de l’homme ne sait pas reconnaître dans sa faiblesse la condition de sa force». Cette faiblesse toute-puissante est au cœur du mystère de l’Incarnation et du mystère pascal. 

En quoi la théologie peut-elle contribuer à cette résistance?
A.-M. P.: Les événements du monde mettent en évidence l’étonnante actualité des Écritures. Ainsi la question de l’idolâtrie, qui est centrale dans la Bible, est la clé, me semble-t-il, d’un certain nombre de dévoiements du religieux aujourd’hui. Nous vivons un temps rempli d’impostures à ce sujet. Or la Bible sait tout des délires de toute-puissance. Elle démasque les mensonges des individus et des sociétés. Elle a aussi cette vertu d’identifier la manière dont les croyants sont exposés à cette idolâtrie. Blaise Pascal mettait ainsi en garde: on peut se faire une idole de la vérité même! À ce titre, la fréquentation des Écritures est capitale pour édifier des sujets croyants selon la foi chrétienne, libres.

J’aimerais vous poser une question sur un tout autre sujet... Vous avez fait partie de la seconde Commission sur le diaconat féminin mise en place en 2021 par le pape François. Or, après qu’elle a rendu son rapport, le Vatican a fermé la porte du diaconat pour les femmes en décembre 2025. Comment l’expliquez-vous
A.-M. P.: Ce n’est pas la conclusion. Une fois de plus, il a été déclaré que la question n’était pas mûre pour une décision. Un propos consternant. Depuis des années, l’accès des femmes au diaconat est débattu. Le dossier historique est complet. Les aspects théologiques ont été explorés. À l’évidence, il ne faut pas que les femmes puissent être ordonnées au diaconat. À l’évidence, il y aurait là une transgression périlleuse. C’est la triste leçon de ses atermoiements. Au vu de la faiblesse des arguments mis en avant et ressassés par ses opposants, je me suis de plus en plus convaincue que cette question était une pierre de touche de la conception que l’on se fait de l’Église. Ni une prétendue impossibilité pour les femmes de représenter le Christ, ni la prétendue sauvegarde de l’unité du sacrement de l’ordre, ne sont des arguments tenables. Le fond des choses me semble être bien plus la défense coûte que coûte d’un enclos sacerdotal masculin. Des questions anthropologiques et une théologie étriquée du sacerdoce sont le cœur du problème. Nous n’avons pas encore complètement pris acte de la réalité du sacerdoce baptismal remise en avant par Vatican II. Cela étant, des avancées se font sur le terrain, silencieusement. Qui aurait envisagé, il y a trente ans, qu’une femme prêche une retraite à une communauté monastique masculine? C’est là qu’il faut que nous avancions, à mon sens.
 

Une théologienne engagée
Agrégée de lettres modernes et docteur en Sciences des religions, Anne-Marie Pelletier a enseigné la linguistique et la poétique, successivement à Paris-X et à l’université de Marne-la-Vallée. Sa thèse en Sciences des religions, soutenue en 1986 à Nanterre Paris-VIII, portait sur l’histoire de l’interprétation du Cantique des Cantiques. Elle a enseigné à l’Institut européen des sciences des religions, au Collège des Bernardins, et aux Facultés Loyola jusqu’en 2022. 
Sa vie s’est construite à partir d’événements partagés et de rencontres singulières. Elle a été « profondément marquée par le tournant sociétal et culturel constitué par les événements de 1968. Ce moment n’a pas été simplement calamiteux, comme on voudrait le faire croire aujourd’hui. J’ai aimé son effervescence intellectuelle, malgré des errements indéniables. » Elle a également été marquée très tôt par la conscience que, née au lendemain de la guerre, elle vivait « dans un monde inséparable de l’expérience des totalitarismes, du nazisme et du soviétisme qui se prolon­geait. Ma double attention à Israël et à la dissidence soviétique vient de là. »          
D’autres rencontres décisives ont forgé sa foi chrétienne, en particulier en terre monastique où, depuis des années, elle est invitée à donner des formations et des retraites. « J’ai fortement conscience que tout ce que je peux dire ou écrire aujourd’hui se déduit de ces fréquentations qu’il m’a été donné de vivre. J’ajoute que je ne suis pas à l’aise avec un certain providentialisme
, même si je crois profondément que nos vies et le monde sont accompagnés, selon Matthieu 28 : “Désormais je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.” Mais cet accompagnement est selon Dieu et non selon nos pensées. C’est aussi une source de confiance. »   
En 2014, pour ses travaux en herméneutique et en exégèse biblique, elle a été la première femme à recevoir le prix
Ratzinger. Trois ans plus tard, elle a composé les méditations du chemin de Croix du Vendredi Saint au Colisée à Rome.




Recueilli par Thierry Anne sj
et Claire Lesegretain



¹ À l’heure des nations, Éd. de minuit, 1988. Le philosophe français d’origine lituanienne Emmanuel Lévinas (1905-1995) a centré son œuvre sur la notion d’Autrui.
² Calmann-Lévy, 2023. Voir aussi Œuvres, coll. «Bouquins», Robert Laffont, 2006.
³ L’Holodomor (en ukrainien «extermination par la faim») est la grande famine qui a causé près de cinq millions de morts en Ukraine sous le régime de Staline, de 1932 à 1933.
 Doctrine philosophico-religieuse selon laquelle tout est ordonné par la Providence divine pour le plus grand bien de l’humanité.


Dans le cadre de notre partenariat, retrouvez la version longue de cet entretien dans le no 292 d’octobre 2026 de Christus


Vassili Grossman, à Schwerin, au nord de l’Allemagne, en juillet 1945. Sa réflexion sur l’humanité comme rempart à la tyrannie, proscrite par l’URSS, devient brûlante d’actualité de nos jours.
© Pictorial Press Ltd / Alamy Images
 

Anne-Marie Pelletier
© D. R.


En avril 2024 à Chasiv Yar (Ukraine), un immeuble dévasté par des frappes russes.
© Observer Mode On : Alamy Images
 
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