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Apprendre à bâtir ensemble

Au centre spirituel du Hautmont s'est tenue, en août 2011, la première Université d'été de la Communauté de Vie Chrétienne, en partenariat avec le CERAS, sur le thème : "Apprendre à discerner les appels de Dieu dans le monde d'aujourd'hui". Un numéro spécial de la revue Projet a été consacré à cette rencontre : il contient les Actes de l'Université d'été ainsi que des articles de fond sélectionnés sur le thème des Enjeux sociaux et appels pour l'homme d'aujourd'hui.

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Intervention de Guy Aurenche lors de l'Université d'été de la CVX fin août 2011.

Je vais vous partager l’intensité de la mondialisation, les appels qui viennent du monde, de ce monde déboussolé, en quête de sens : que, dans ce monde,  nous trouvions toutes les raisons de construire une route ensemble.

Comme nous le dit Jésus (Mt 25, 14-30)  : faisons le dans la confiance : en construisant un monde, nous prenons le risque de malmener les pièces d’or qui nous sont confiées ; nous prenons ce risque parce qu’il y a la confiance.

1 Ce qui m’émerveille dans ce monde d’aujourd’hui

Nous devons être en sympathie avec le monde. Dans l’évangile, il est écrit : « Jésus se sent plein de compassion pour ces gens » ; sommes-nous pleins de compassion ? En 1936, le père Teilhard de Chardin écrivait : « si le chrétien n’est pas en pleine sympathie avec le monde naissant, s’il n’éprouve pas en lui-même les aspirations, les anxiétés du monde moderne, s’il ne laisse pas grandir en son être le sens humain, jamais il ne réalisera la synthèse libératrice. Il continuera à s’effrayer et à condamner presque indistinctement toute nouveauté sans discerner parmi les souillures et les maux, les efforts sacrés d’une naissance. » Nous sommes les artisans et les révélateurs des efforts sacrés qui font naitre ce monde de demain. Pour cela, nous disait Teilhard, il faut être en sympathie avec ce monde.

Nous devons regarder le cœur de l’autre. Alors que je grondais ma petite fille de 5 ans, elle m’a dit : « t’es pas sympa, tu me regardes avec ta tête ». J’ai rencontré 64 évêques de France et je leur dis : « Père, aidons-nous les uns les autres dans l’Eglise à ce que plus personne ne dise à l’Eglise ‟tu me regardes avec ta tête” ». C’est le cœur de l’autre que nous devons regarder et non sa tête si nous voulons le reconnaître.

Cherchons le zoulou de l’autre. Dans le livre « Le regard de l’antilope, Mandela, mon prisonnier, mon ami » écrit par son gardien de prison : cet homme a gardé Nelson Mandela a gardé durant 20 ans : il raconte que lorsqu’il est arrivé sur l’ile où Nelson Mandela était emprisonné avec d’autres , celui-ci lui a dit : « bienvenue, nous allons vivre ensemble » ; puis, en tant que chef, il a poursuivi son discours et l’a fini par une petite phrase en zoulou et l’afrikaner,  lui a répondu en zoulou, mais s’est repris tout de suite. Nelson Mandela lui a parlé en zoulou parce qu’il savait que cet homme avait passé en pays zoulou et donc qu’il y était attaché. Toucher le monde, le rencontrer, c’est rechercher le zoulou de celui à qui nous parlons, ce qui fait bouger, vibrer ce monde : en tant que communauté chrétienne, nous devons trouver le zoulou de ceux auxquels nous nous adressons.

Croître et faire croître nos communautés, c’est trouver les moyens, que nous avons dans nos communautés de faire vivre ce monde. Il n’y a pas de croissance communautaire si le monde n’entre pas dans notre prière, dans nos partages communautaires, dans nos discernements : la croissance communautaire a quelque chose à voir avec la rencontre du monde.

Deux passages bibliques peuvent nous aider à comprendre qui est ce monde : un itinéraire allait de Jérusalem à Jéricho (Lc 10, 29-37), et sur cet itinéraire, des paumés, des blessés; un autre itinéraire allait Jérusalem à Emmaüs (Lc 24, 13-35) : « de quoi parliez-vous en chemin ? »

Quand je vais dans les collèges, on me demande si je suis optimiste ou pessimiste. Si je réponds « je suis optimiste », on va me dire, « le Rwanda, les millions de chômeurs, … ». Si je réponds « je suis pessimiste », on me dit de ne pas leur faire perdre leur temps. Cette opposition n’a plus de sens pour moi et je réponds que je souhaite être au côté de ceux qui n’acceptent pas l’inacceptable.

Alors j’accepte de prendre le risque du mot « s’émerveiller ». Ce qui m’émerveille, c’est ce qui me surprend, me relève, me déplace. Ce qui m’émerveille, c’est comme les lueurs de l’horizon, jamais totalement maîtrisables et pourtant on ne les a jamais oubliées ces lueurs du soir qui permettent d’envisager en confiance la nuit qui vient  et qui me permettent de me lever le lendemain  matin. Les lieux d’émerveillement, ce ne sont pas les solutions toutes faites, les systèmes, qui vont permettre de faire des miracles, mais ce sont les lueurs  de l’au-delà de l’horizon, les lueurs qui disent quelque chose de la certitude du lendemain matin.

Alors la parole de Jésus peut résonner : au cœur de ces émerveillements, je m’entends dire comme Pierre : « à qui irions nous, tu as les couleurs de la vie éternelle ? » (selon Jn 6, 68) Ces paroles peuvent nous aider à dessiner les traits du Père qui nous attend, deux mains qui se tendent. Quand il était au loin son père l’aperçut (Lc 15, 11-32) ; oser partager des émerveillements, nous ne pouvons le faire qu’en essayant de déceler ces deux mains prêtes, déjà ouvertes ; quand il était encore loin, les deux mains étaient déjà ouvertes et il l’a aperçu.

2 Quelques paramètres de ce monde d’aujourd’hui

Au cœur de cette quête d’émerveillement, d’être intelligent. Nous ne pouvons partager des bonnes nouvelles, oser des émerveillements, l’intelligence des situations que nous rencontrons n’est pas un luxe, réservé aux intellectuels. L’intelligent est celui qui croit qu’il peut comprendre, qu’il peut trouver des personnes qui l’aident à comprendre.

La mondialisation-globalisation est un événement neuf, nos petits enfants vivront dans leur situation personnelle, professionnelle. Ce qui est radicalement nouveau, c’est que nous sommes interdépendants les uns des autres ; être dépendants, ce n’est pas drôle, cela peut créer des révoltes, des replis sur soi. Face à cette mondialisation-interdépendance, comment me positionner économiquement, politiquement, financièrement, culturellement, religieusement ? Il y a trois types d’attitudes :

  • Pour vivre l’indépendance le plus facilement, « je te bouffe » : alors je ne suis  plus dépendant ; notre monde a choisi cette devise et cela a conduit à la violence.
  • On entend aussi « que le meilleur gagne » : cela signifie que les plus faibles perdent ; il ne faut pas, alors, s’étonner de la marginalisation, de ce que plus d’un milliard d’hommes, de femmes et d’enfants souffrent gravement de malnutrition.
  • L’autre attitude est le « partenariat », le « avec » ; l’évangile se résume « avec ». C’est un principe d’organisation de la vie commune, un principe à travers lequel on peut réfléchir les relations économiques, financières, culturelles, et religieuses.

On n’est pas pour ou contre l’interdépendance, mais on est dedans et nous avons à nous positionner.

La finitude : nous découvrons notre monde fini. Est-ce que nous pourrions redonner une dimension politique au mot « partage » ? C’est la seule réponse intelligente à la finitude ou alors c’est la guerre ; le mot « partage » peut être un principe d’organisation économico-politique.

Un monde éclaté. Nous vivons une espèce d’unité mondiale puisque nous sommes interdépendants ; et en même temps, nous assistons, dans tous les domaines à des éclatement. Il va falloir au cœur de cette société d’interdépendance vivre ces éclatements. Eclatement idéologique, éclatement culturel, éclatement spirituel. Dans ce monde éclaté, on assiste à la victoire de l’individu : il y a des choix à faire. Quel est le dénominateur commun dans ces éclatements ? Que faisons-nous de cette victoire de l’autonomie de l’individu ? L’individu s’est débarrassé de Dieu, s’est débarrassé de références : il est seul.  Au cœur de la légitime revendication de la personne, que faisons-nous de la lassitude de la personne qui se retrouve seule ? Il est facile de comprendre que dans cet éclatement, face à ces menaces de l’interdépendance, nous assistons à des replis identitaires qu’il faut prendre au sérieux. Des personnes vivent le choc de l’interdépendance et se replient pour survivre. Le refuge identitaire est-il la seule réponse possible pour vivre dans ce monde éclaté ? Cela redonne un autre sens au mot « solidarité ».

Ce qui se passe a un caractère radicalement complexe; c’est là où est interpellée notre capacité d’espérance. « N’ayons pas peur » de cette complexité. Du fait de la complexité, nous avons un devoir d’intelligence et un devoir de discernement. La complexité se traduit par une toute puissance. Nous avons découvert la finitude (limite des matières premières) et en même temps, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité nous sommes tout puissants (nous pouvons détruire la moitié d’un continent, détruire la cellule humaine, …) : la toute puissance peut aller dans le bon comme dans  le mauvais sens. Ce n’est pas facile de vivre en tout puissant.

JC Guillebaud, dans son dernier livre « la vie vivante » : aujourd’hui ce qui est en cause c’est l’humain ; des scientifiques, des découvreurs pensent que l’on va pouvoir se passer de l’humain.

Face à ces caractéristiques (désenchantement, nouveauté, complexité), il y a une direction : l’autre ; par l’interdépendance, la solidarité, la complexité, la toute puissance, nous sommes au cœur du défi de l’altérité. Mgr Claverie, évêque d’Oran disait : « l’émergence de l’autre, la reconnaissance de l’autre, l’ajustement à l’autre, sont devenues pour moi des hantises ». L’autre, c’est aussi celui qui attend et qui, de loin, voit ce monde.

3 Des pistes d’émerveillement

S’émerveiller, c’est tenter de rendre une espérance collective au service d’un avenir pour tous, c’est rendre témoignage de la présence de l’amour vivant du Père.

Nous sommes dans le noir de l’horizon difficile et il y des signes de cet émerveillement, dont je vais donner 4 pistes.

L’efficacité de la solidarité : « Tu n’es plus seul »

J’ai découvert notre capacité à briser les solitudes. Il y a une lumière à l’horizon de ce soir qui nous dit «demain, tu peux être un briseur de solitude ».

Alors que j’étais président de l’ACAT, j’ai rencontré un militaire chilien qui a refusé de tirer sur la foule ; il a été enfermé 6 semaines dans une caisse ; il ne sortait que 3 fois par jour pour aller aux toilettes et pour manger ; il m’a dit : « un jour, j’allais aux toilettes, une voix m’a crié ‟on parle de toi au dehors” ; ce jour là, j’ai su que j’étais sauvé : j’étais sauvé car je n’étais plus seul ». Si on a parlé de lui au dehors, c’est parce que des personnes ont écrit, fait un article dans la presse.

En décembre, j’ai rencontré 80 veuves de Goma au nord Kivu : elles ont exposé ce qu’elles avaient vécu depuis 8 ans avec le CCFD Terre Solidaire. Jusqu’à présent, quand le mari décédait, la terre revenait à sa famille ; elles n’ont pas accepté l’inacceptable, elles ont lutté contre. Elles sont allées voir le CCFD Terre solidaire qui avait un partenaire « les artisans de la terre » qui travaillait sur le foncier au Congo ; le CCFD a formé ces femmes ; quatre ans après, à l’assemblée nationale, la loi a changé : on ne dépouille plus les veuves aujourd’hui dans la région de Goma. 

Mon épouse était bibliothécaire dans un quartier chaud de Paris, au pied d’un squat occupé par 500 personnes d’origine malienne ; des bénévoles avaient organisé des cours individuels de rattrapage ; un jour, elle interroge Mamadou pour savoir s’il était content de ses cours et celui-ci lui dit : « Madame, c’est super, c’est la 1° fois qu’on s’occupe de moi ».

Que ce soit dans cette action politique de l’ACAT, que ce soit dans un partenariat, que ce soit dans une relation personnelle, Jésus nous dit « tu n’es plus seul dans tes morts, dans tes maladies : fais fructifier ces pièces d’or que je te donne ».

La dignité de la personne : « Tu as tant de prix à mes yeux »

J’accorde une grande importance à la dynamique des droits de l’homme votée en 1948. Derrière ce texte, il y a la shoah : « les peuples du monde entier y ont proclamé leur foi en la valeur et la dignité de la personne humaine ». A partir de là, va se développer la dynamique des droits de l’homme : possibilité d’accéder à cette dignité. Ce qui est en jeu : quels moyens prenons-nous pour permettre à chaque homme d’accéder à cette dignité pour accéder à ses droits, ses devoirs ? Les révolutions arabes se sont faites au nom de la dignité contre l’humiliation. Accéder à ses droits, c’est accéder à sa dignité.

Fais fructifier ces pièces d’or que je t’ai données.

La dignité de la personne est lieu de retrouvaille de cette humanité interdépendante.

Un monde qui se construit : appelés à l’engagement politique.

Construire la cité implique de prendre nos responsabilités dans le domaine politique. Je m’émerveille devant cette société civile qui ne va pas remplacer les responsables politiques, mais avec eux, elle va prendre le risque de cette reconstruction du monde.

L’action politique est au cœur de l’action évangélique : c’est écrit dans les textes du Concile, des papes, des évêques. Mgr Rouet explique dans son livre « j’aimerais vous dire » que pour lui, il n’y a pas d’opposition entre le spirituel et le social, entre le croyant et l’incroyant, mais  la différence est entre les engagés et les somnolents : c’est la différence entre le bien et le mal ; la différence est entre ceux qui ouvrent les mains et ceux qui les ferment ; c’est là que se joue l’engagement politique. Si nous ouvrons nos mains, c’est pour construire ; si nous n’ouvrons jamais les mains, nous ne les salirons jamais ; il n’y a pas de mains de droite ou des mains de gauche, mais des mains ouvertes ou fermées.

Face aux migrations : il y a ceux qui prennent  le risque de rencontrer l’autre et ceux qui ne le prennent pas. A Gao, frontière Algérie, Mali, il y a un camp de cailloux : on y déverse chaque semaine deux à trois cent personnes, des enfants, des femmes et des hommes arrêtés alors qu’ils cherchaient à venir chez nous. Je m’émerveille de ce que nous soyons capables de dire qu’une solution, parfois européenne, qui aboutit à rejeter à la frontière des femmes et des hommes dans un désert où il n’y a rien, est mauvaise. L’inacceptable doit nous pousser à inventer, sinon, nous sommes des somnolents.

Que dire de la régulation des finances ? Le CCFD Terre Solidaire se bat contre les paradis fiscaux : nous sommes contre des lieux où l’on peut planquer cent vingt cinq milliards d’euros volés aux pays pauvres : des personnes, des entreprises ne paient pas les impôts sur place. Les banques ne sont pas bonnes ou mauvaises, mais permettre de dépouiller les pays les plus pauvres est inacceptable.

Il nous faut arriver, dans la réflexion politique, à donner une suite à cet « inacceptable ». La pensée sociale de l’Eglise est un trésor que nous n’utilisons pas suffisamment : élaborée depuis le XIX°, elle remonte au IV° siècle : car déjà, on rappelait la destination universelle des biens.

Le moment d’une parole heureuse

Une parole heureuse, c’est une parole d’avenir. Ce qui aujourd’hui nous angoisse tous : est-ce que l’avenir a encore un sens ? Une parole heureuse, c’est « l’avenir se construit et il est possible de le construire » : c’est un des rôles de nos communautés chrétiennes, c’est de dire ce que disait Martin Luther King : « il est minuit sur notre monde ; minuit est l’heure où tout se confond, où les valeurs disparaissent. La tâche de l’Église aujourd’hui est de dire au monde : ‟l’heure de minuit est une heure qui passe” ».

Le père Scholtus dit : « Le chrétien est un homme du matin » : le matin, c’est l’heure de la résurrection ; le père Scholtus ajoute : « la résurrection de Jésus, loin d’être l’achèvement heureux d’une triste histoire, est rupture radicale avec les logiques de mort, avec les lois de fatalités, les règles de jeu du monde ».

Je m’émerveille devant ce temps où l’on peut dire une parole heureuse, une parole d’avenir. Notre Eglise ne doit pas se situer à travers sa tête, à travers des jugements. Notre monde est laxiste, hédoniste, consumériste, matérialiste, … ; c’est sans doute vrai. Mais j’aimerais que chacun entende  nos responsables d’Eglise leur dire : « tu peux faire autre chose » ; une parole heureuse n’est pas d’abord une parole de condamnation.

Nous sommes à un moment où est attendu par tous une parole d’avenir, une bonne nouvelle qui libère de nos peurs ; pour cela, il faut prendre le risque de la confiance.

Après la résurrection, au bord du lac, Jésus est là, Pierre aussi ; il n’a pas été brillant quelques jours avant et Jésus lui pose une question, qu’il nous pose aussi : « et toi, m’aimes-tu ? » ; est-ce un examen de passage ? Non, Jésus lui dit : « Toi qui as peur devant ce monde difficile, toi, tu es capable de m’aimer » : c’est le plus bel acte de Jésus à chacun de nous. C’est une question que nous pouvons poser à toute personne.