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Courrier des lecteurs - Revue N°44 - Novembre 2016

Se réfugier derrière "la crise est plus profonde"

 
 
 
On peut toujours se réfugier derrière le célèbre « la crise est plus profonde ».
 
 Agriculteur depuis plus de 30 ans, mon épouse m’a rejoint sur la ferme comme associée depuis près de 15 ans.
L’article paru dans la rubrique « L’air du temps » de « Vie Chrétienne » (N° 44 de novembre – décembre 2016)
nous a  interpellé et je n’ai pas pu résister à vous transmettre quelques unes de nos réflexions, vues du côté « agriculteur ».
 Nous sommes installés sur une petite structure  de 70 ha, en polyculture-élevage et
nous tirons l’intégralité de nos revenus de notre métier d’agriculteurs.
Après 14 ans dans un système dit « conventionnel », (14 années dont je n’ai pas honte),
nous sommes passé à l’Agriculture Biologique afin d’échapper au concept de l’agro-industrie et aussi, afin de vivre de notre métier.

Il y aurait beaucoup à dire sur « le contexte général » de l’agriculture. La production agricole européenne est excédentaire, c’est un fait mais ce n’était pas l’objectif initial de ceux qui ont pensé la Politique Agricole Commune ; l’objectif était de parvenir à l’autonomie alimentaire de l’Europe. Un facteur important pour la Paix entre les peuples.

La libéralisation des marchés est un facteur déstabilisant, certainement et je peux rejoindre le constat écrit
à ce  sujet dans l’article « Nos éleveurs sont à la peine ». Et cette libéralisation fait que l’on pousse les agriculteurs
vers l’industrialisation de l’agriculture comme voie de salut…
Et qui dit industrialisation de la production dit développement de la taille des structures et
baisse des prix (qui engendre trop souvent une baisse de la qualité du produit et un développement des problèmes sanitaires).

Aujourd’hui, l’immense majorité de nos fermes ne sont pas de taille à répondre
au concept d’agriculture industrielle (au sens « mondial » du terme).
Il va donc falloir fusionner les fermes pour arriver à cela. Le processus est déjà en marche. Et ses dégâts avec…

Et malheureusement, nombre d’agriculteurs  investissent et s’endettent lourdement
pour tenter de rentrer dans ce concept d’industrialisation de l’agriculture.
« Aidés », poussés, pour ne pas dire contraints par la filière agro-industrielle
des collecteurs et transformateurs (privés ou coopératifs) en besoin de produits.

Non, je ne crois pas que, dans leur immense majorité, les agriculteurs investissent pour « vivre comme tout le monde (famille, vie sociale) » comme il est écrit dans l’article. Cela est un leurre… Ces agriculteurs investissent pour se développer, agrandir leur outil de production dans l’objectif d’atteindre le (triste) rêve du concept agro-industriel…
Cela dans l’espoir de survivre économiquement. Il leur faut donc effectivement, devant le surplus de travail, gagner du temps afin que cela « rentre » dans leur journée de travail déjà bien longue : cela s’appelle accroitre sa productivité, c’est tout.
Le social n’est, malheureusement, pas leur préoccupation si ce n’est dans l’aspect d’espérer pouvoir vivre de leur travail.

Ceux qui investissent  pour gagner du temps pour la vie de famille ou plus généralement « la vie sociale » existent, certes.
Mais ils ne représentent qu’une infime minorité… Celle des agriculteurs qui ont, peut-être,
eu la « chance » de passer l’étape (dont je parlais précédemment) dans une période plus faste, moins libérale. Celle des agriculteurs qui ont eu la chance de prendre la suite de leurs parents, rachetant ainsi l’outil de production à bas prix ou, peut-être simplement, au juste prix.

Le métier d’agriculteur n’est pas un métier comme les autres, je veux parler là de ce métier
qui consiste à produire pour nourrir nos congénères, pas de celui qui consiste à spéculer
sur les pénuries de tel ou tel produit dues aux conditions climatiques, aux conflits de telle ou telle région du monde…

Ce métier, le mien, s’apparente plus à une vocation. En effet, qui s’engagerait dans un métier « pour l’argent »
sachant que, pour un revenu faible, ce métier va lui apporter une très forte charge de travail,
de grosses contraintes administratives et environnementales, des investissements très importants,
une insécurité économique liée aux  aléas climatiques et/ou décisions politiques?

Ceux qui n’ont pas compris cela ne peuvent que souffrir. Aussi, il faut savoir apprécier les « plus » quotidiens
que nous apporte notre métier : la relation  avec la terre, les animaux, la Vie. Parce que nous sommes des faiseurs de Vie. En cultivant nos plantes, en élevant nos animaux et en travaillant à nourrir les Hommes. Mais cela n’est pas évident tous les jours
et surtout pas lorsque l’on se fait happer par le concept agro-industriel.

Je crois, et ne pense pas me tromper en y associant la plupart de mes collègues, que l’on ne s’engage dans ce métier
que par ce lien qui nous y uni et que l’on appelle « l’amour du métier ». Il n’est pas propre au métier d’agriculteur,
d’ailleurs. Mais c’est là peut-être notre talon d’Achille, l’agro-industrie exploitant ce lien comme une faiblesse.
Nombre d’agriculteurs investissent pour développer leur ferme oubliant que l’on travaille pour pouvoir vivre et non l’inverse ;
oubliant que tout le temps, toute la passion que l’on consacre à notre ferme ne doit pas se faire au détriment du temps, de la passion, de l’Amour que l’on donne à notre famille, à nos proches.

Un marché BIO en expansion

Par rapport au bio, il est encore «( très) minoritaire », c’est vrai. Mais il n’est pas honnête de ne pas rajouter que ce marché est en pleine expansion.
Une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années, quel secteur économique n’en rêve pas ?...
Sans parler de son impact positif sur l’environnement et l’image de notre métier.
« Détail » qui a son importance de nos jours…

Une étude préalable pour se lancer dans la production bio est nécessaire, bien sûr.
Mais pas plus que pour se lancer dans l’agriculture conventionnelle ! J’ai fait les deux, je sais donc de quoi je parle.
La production en bio n’engendre pas de fragilité supplémentaire, ce serait plutôt le contraire sauf à vouloir commettre
la grossière erreur de faire du « copier-coller » du système agro-industriel (dont on connait les dégâts) au système bio.

L’Agriculture Biologique revient aux fondamentaux agricoles qui consistent à adapter, par exemple,
le nombre d’animaux de la ferme à la capacité des terres à nourrir ces animaux. Les fermes qui travaillent sérieusement
en Agriculture Biologique sont donc beaucoup plus autonomes et beaucoup moins dépendantes des opérateurs extérieurs.
Baisser la production en terme de quantité n’est pas un problème en soi. Le volume de production qui fait le revenu,
c’est le concept agro-industriel, dans lequel l’agriculteur est un simple exécutant. En bio, ce n’est pas que le volume
de production qui fait le revenu, mais la valorisation que l’on en fait. Et de là découle la valorisation financière et humaine du travail de l’agriculteur. N’est-ce pas ce que l’on cherche? N’est-ce pas la clef de l’épanouissement dans le travail ?

Effectivement, changer son mode de production perturbe, oblige, dérange… Cela nécessite de se remettre en question,
de chercher, de se former. Mais quelle filière économique n’est pas passée par ce stade ? Si ce ne sont celles qui n’existent plus aujourd’hui…

Quel salarié ou autre travailleur indépendant ne se forme pas au fil de sa carrière, ou plutôt de ses carrières ?
Nous, agriculteurs, avons un peu de retard sur ce sujet. Les lobbys de l’agriculture industrielle sont puissants et
œuvrent jusque dans les directives d’orientation de nos conseillers. Remettre en cause nos façons de produire est (presque) tabou…
Et pourtant, cela ouvre tellement de perspectives !

Alors oui, on peut toujours se réfugier derrière le célèbre « la crise est plus profonde ».
Mais on peut aussi, que l’on soit producteur  ou consommateur,  se donner les moyens d’agir.
Le moral et la pérennité de nos agriculteurs passent par notre mode de consommation.
Au-delà du débat bio où pas bio, (même si je ne peux que vous conseiller d’opter pour le bio !),  consommer est un acte politique qui a une influence sur les systèmes de production.
Consommer les produits de l’agro-industrie n’est certainement pas le meilleur moyen d’aider les agriculteurs. De l’Amap au magasin de producteur, en passant par la livraison à domicile, le drive fermier ou d’autres systèmes, il y tant de moyens pour se rapprocher du producteur et  lui permettre de vivre dignement de son métier.
Et le contact producteur – consommateur reste toujours un bon moment, pour l’un comme pour l’autre, d’autant plus lorsque le moral est bas ! Au-delà de ce que l’on qualifie d’acte citoyen, pour nous Chrétiens,  il y a peut-être aussi un acte de Foi dans cette démarche…

Et notre métier, malgré toutes ses difficultés, reste toujours une magnifique vocation !
 
Emmanuel Renard, 
agriculteur.
 
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