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Se laisser surprendre pour contempler

 
« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse,
c’est d’avoir une âme habituée
 », disait Charles Péguy.
Une âme habituée en effet a perdu toute sensibilité au nouveau,
à l’original, à l’événement imprévu. Elle vit repliée sur elle-même,
donc incapable de surprise.
Et du coup voilà une âme incapable de contemplation.

Car si la contemplation comprend bien des aspects et
s’il est bien des manières de contempler, ou encore bien
des réalités diverses à contempler, il n’y a pas de contemplation du tout
pour quelqu’un qui est incapable d’être surpris.
Se laisser surprendre par l’événement constitue la base
et la condition de toute contemplation. Les philosophes enseignent
que l’étonnement est le commencement de la vie de la pensée,
et avec eux on pourrait dire que l’étonnement est le choc qui réveille,
surprend, fait bouger, oblige à sortir de l’habitude.
La routine est l’ennemi mortel de la contemplation, donc aussi de l’admiration.
S’habituer à l’autre c’est finalement perdre le sens de son mystère
ou simplement de son originalité ; et l’on sait que dans l’amour
entre homme et femme, mais aussi dans l’amitié, la menace insidieuse
tient souvent moins à des mésententes sur le fond qu’à la routinisation,
à l’habitude, à l’incapacité où l’on s’enfonce peu à peu d’attendre
du neuf de l’autre.
Il est par là même en quelque sorte anéanti.

C’est pourquoi si la contemplation est bien fondamentalement religieuse,
elle n’est pas que religieuse. Elle est une certaine façon d’accueillir le réel,
de se laisser déconcerter par lui, et donc aussi de se laisser enseigner par lui.
Sans cette attitude d’ouverture, jamais rien ne nous enseigne,
parce que jamais rien ne nous étonne. Aussi dans la contemplation
en va-t-il d’une relation tout à fait première avec la réalité du monde,
attitude fondamentale qui peut conduire loin, et ainsi aboutir à la louange
religieuse proprement dite. Sans doute faut-il commencer par admirer le visage d’un enfant,
la beauté sans pareille d’une fleur, un soleil couchant,
les couleurs de l’automne, pour que l’on sorte de soi,
pour que l’âme se laisse dérouter, déplacer, donc devenir apte
à accueillir ce qui déconcerte.
Or admirer n’aboutit pas nécessairement à adopter une attitude naïve ou béate,
c’est bien plutôt se laisser instruire par des beautés
ou des étrangetés qui nous dépassent,
mais qui en même temps élargissent notre regard,
notre sensibilité, notre intelligence.
Y aurait-il jamais eu une découverte scientifique sans l’étonnement
devant des phénomènes étranges ou déroutants,
aussi bien le mouvement des planètes que la circulation sanguine ?
Donc sans une « âme » disponible à la nouveauté
des choses les plus routinières et les plus banales.

 être disponible à l’événement

Car la contemplation nous fait découvrir finalement
que rien n’est banal dans la réalité, que tout peut devenir
objet d’admiration, d’étonnement : le visage ridé d’un vieillard
ou les gazouillis d’un bébé nous en disent peut-être plus
sur la nature humaine que de longs et pesants traités d’anthropologie.
Mais encore faut-il savoir regarder, être intérieurement disposé à la découverte,
ce qui ne va nullement de soi.
C’est dire aussi que la contemplation suppose un travail sur soi,
sinon une ascèse. Car encore faut-il être désencombré de soi pour
être disponible à l’événement, ne pas être entièrement tourmenté
par ses problèmes propres ou absorbé par les tâches de la vie,
pour pouvoir rester disponible à ce qui survient.
On ne s’étonne guère alors que l’attitude contemplative
soit si étrangère à beaucoup de nos contemporains,
emportés qu’ils sont par les sollicitations immédiates (portable, smartphone, bavardages incessants, fonds sonore radiophonique…) ou soucieux de tout prévoir,
de tout programmer dans leur vie.
Et il est vrai que nos sociétés sécuritaires se tourmentent
à l’extrême contre tout surgissement de l’imprévu,
alors que celui-ci s’impose à la surprise générale là où
on ne l’attendait pas (terrorismes, calamités naturelles, crises financières, accidents d’avion …).


ouverture à l’Inconnu

C’est dire aussi que nous touchons ici à une réalité fondamentale :
il est impossible  d’écarter l’inconnu dans les événements ;
il faut certes prévoir, c’est sagesse ;
mais jamais on ne parviendra à tout maîtriser de ce qui arrive et arrivera.
C’est aussi sagesse que de le reconnaître.
Ainsi ne peut-on pas, quand bien même le chercherait-on,
éliminer toute contemplation, même dans des sociétés productivistes comme les nôtres.
Ce qu’on chasse d’un côté reviendra de l’autre,
comme si l’être humain ne pouvait pas se dispenser
de sa part spirituelle, gratuite, contemplative
où il respire au-delà de ses besoins immédiats.
Ainsi comment ne pas être frappé par l’attrait pour les arts,
les expositions, les concerts, les musées où se pressent des foules attentives,
souvent silencieuses, à la recherche de la beauté et de nourritures proprement spirituelles ?
N’a-t-on pas là un critère assez sûr pour apprécier l’art actuel :
est-il divertissement et complaisance qui étourdissent,
ou est-il surprise heureuse, ouverture à des regards ou à une écoute nouvelle du monde ?

Nous déplorons souvent la sécularisation de nos sociétés.
Mais sommes-nous aussi attentifs à tout ce que recèlent
les formes nouvelles de contemplation en matière d’ouverture à l’inconnu,
à cette Réalité toujours surprenante, toujours neuve,
éternellement neuve que les croyants appellent Dieu ?
Et qui se fait pressentir à travers l’événement ?
Sans doute bien des gens ne font plus l’expérience de Dieu
à travers des pratiques liturgiques réglées,
mais qui nous dit que de leur vie ont disparu ces moments de surprise
qui les ouvrent au « Dieu inconnu » dont parlait Paul aux Athéniens ?

Se laisser surprendre n’est-ce pas la condition de toute louange et donc de tout acte réellement religieux ?


Paul Valadier s.j.
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