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Lire la Bible - Revue N°64 - Mars 2020

Saint Matthieu : l'évangile du Royaume

L’année liturgique en cours nous fait goûter, de dimanche en dimanche, l’évangile de saint Matthieu. Pédagogique, il se structure autour de cinq grands discours et nous livre de nombreux enseignements de Jésus. Il déploie, du début à la fin, le thème du Royaume qui se tient en Jésus et prend corps en l’Église.

 

Le Caravage, Matthieu et lAnge, vers 1602, église Saint-Louis- des-Français de Rome. © CC
 

La Tradition nous offre quatre évangiles richement complémentaires. Une symbolique tirée des quatre vivants d’Apocalypse 4,68 (cf. la vision d’Ezéchiel 1,10) associe le premier évangile à la figure de l’homme (ou L’Ange inspirateur du Caravage), en raison de la généalogie sur laquelle il s’ouvre.

Dès le milieu du IIe siècle, une tradition l’attribue à Matthieu-Lévi, l’un des Douze spécifié « le publicain » par Matthieu 10,3 (cf. son appel, Matthieu 9,9). Rédigé peut-être dès les années 70, Matthieu ouvre canoniquement le Nouveau Testament, bien que Marc lui soit sans doute un peu antérieur. On postule pour Matthieu une première couche rédactionnelle sémitique, dont hériteraient des traditions communes aux trois synoptiques (Matthieu, Marc, Luc) en leur version finale (en grec). Il s’ouvre par les mots « Livre de la genèse de Jésus Christ » (1,1), suivie de la généalogie descendante à partir d’Abraham. Cette expression souligne l’enracinement du Christ dans une histoire d’alliance voulue dès l’origine.

Le salut pour Israël et les nations

Cet évangile projette sa lumière sur toute l’histoire de Dieu avec l’humanité, depuis les débuts de la vie publique ouverts sur « la Galilée des nations » (Isaïe cité en Matthieu 4,15) jusqu’à cette « consommation des siècles » qu’évoque son dernier verset après l’envoi final des Onze : « De toutes les nations faites des disciples » (28, 19-20). Annoncés par « des mages venus du levant » (2,2 et 8,11), des non Juifs sont exaucés par Jésus en raison de leur foi (8,10;15,28). Au cœur de cette humanité chemine le peuple élu, Israël, choisi en vue du salut de tous, et dont la priorité demeure (« les brebis perdues de la maison d’Israël » : 10,6;15,24). Jésus le Christ, Emmanuel (Matthieu 1,23, cf. Isaïe 7,14), fils de David (10 occurrences !) et Fils de Dieu, « venu (…) accomplir » (5,17) les figures, les promesses et les Écrits du Premier Testament en sa personne et son Église. Matthieu le souligne, pour ses lecteurs chrétiens largement issus du judaïsme, comme l’attestent des expressions et usages bien palestiniens, de nombreuses allusions bibliques et plus de cinquante citations, surtout une dizaine dites d’accomplissement, ouvertes par : « Tout cela arriva afin que s’accomplît ce qui fut dit par… disant… ». Matthieu en 1-4 fait jouer en filigrane le séjour du peuple en Égypte, Joseph l’homme aux songes, les tentations au désert… : oui, Jésus réassume, pour la sauver, l’histoire de son peuple.

Évangile de l’Église et du Royaume

Le mot grec ekklêsia (d’où « Église ») n’apparaît qu’en Matthieu, dans les évangiles : « Et sur cette pierre je bâtirai mon Église », Matthieu 16,18 ; « Dis-le à l’Église. S’il refuse d’entendre aussi l’Église… », 18,17. Le chapitre 18, où Jésus insiste sur l’attention à porter au plus petit, la prière et le pardon dans la communauté, est appelé discours ecclésial ou ecclésiastique. La fréquentation de Matthieu et son usage liturgique furent déterminants dans l’Église dès les deux premiers siècles du christianisme, en termes d’influence catéchétique, sacramentaire, pastorale, littéraire et doctrinale. L’Église du Christ donnera corps et visage à l’avancée du Royaume. Celui-ci s’est approché, comme le disent Jean-Baptiste (3,1) puis Jésus (4,17), puis l’annonce confiée aux Douze envoyés en mission (10,7). L’avènement du Royaume tient à Jésus-même : sa personne, son enseignement et son action bienfaisante, telle qu’annoncée par Isaïe (Matthieu 11,4-5). « Si c’est par l’Esprit de Dieu que moi, j’expulse les démons, alors, le Royaume de Dieu vous a atteints » (12,28). Royaume que Matthieu dit plus souvent « des cieux », pour les Juifs réticents à nommer « Dieu ». Ce thème du Royaume jalonne l’évangile : cf. le « roi des Juifs » redouté d’Hérode ; la demande du Pater : « Que vienne ton Royaume/ règne » ; l’invitation « cherchez d’abord son Royaume (du Père céleste) et sa justice » ; les paraboles dites « du Royaume », etc. Les quatre occurrences du mot « évangile » en Matthieu dépendent du verbe « proclamer ». Trois d’entre elles précisent : « L’évangile du Royaume » (4,23;9,35;24,13) ; et les deux dernières, dans la bouche de Jésus, élargissent le champ de cette proclamation : « dans l’univers entier en témoignage pour toutes les nations » (24,13) ; « dans le monde entier » (26,12).

Cinq discours structurés et structurants

Marc est l’évangile le plus bref : sans évangile de l’enfance, et avare de discours, il se concentre sur le récit où il excelle par son style vif et populaire. Matthieu, lui, raconte sobrement, sans détails qui pourraient distraire du Christ. Comme Luc, il livre beaucoup de paroles de Jésus, recueillies entre autres d’une source qui leur aurait été commune. En y ajoutant celles de son fonds propre, Matthieu, bon pédagogue, réunit et organise ces paroles en cinq discours adressés aux disciples avant tout. Leur ouverture est toujours claire (en 5,1;10,5;13,13;18,1-2;24,4) ; leur final aussi, avec cinq formules du genre « Et il arriva, quand Jésus eut fini ces paroles-ci… » (7,28;11,1;13,53;19,1;26,1), pour enchaîner sur une section narrative qui fait écho au discours précédent (plutôt que suivant : J. Radermakers, bon commentateur, l’a bien montré). Ces discours charpentent l’évangile : discours sur la montagne (Matthieu 5-7) ; d’envoi en mission (10) ; en paraboles (13,1-53) ; pour la communauté (18) ; et « eschatologique », retour du Christ et jugement dernier (25).

Le cœur prêt pour voir et entendre

Le discours en position centrale est celui en paraboles. Comprendre la première, celle du semeur, conditionne l’accueil des autres. L’énoncé de la parabole fait voir une histoire (13,3b-9). Son commentaire pour les disciples (18-23) la leur fera comprendre, selon l’invitation répétée : « Qui a des oreilles, qu’il entende » (11,15;13,9-43). Entre-temps, aux versets 10-17, Jésus leur explique la visée de son langage parabolique : donner à « connaître les mystères du Royaume des cieux » (v.11). Heureux sont-ils, car leurs yeux regardent et leurs oreilles entendent (v.16), à la différence de ceux qui, selon la longue citation d’Isaïe 6,9-10 aux v. 14-15, regardent sans voir et entendent sans comprendre – binôme repris cinq fois, v. 13-17 ! – parce que s’est épaissi leur cœur (2 fois, v. 15), où le Méchant vient ravir ce qui y a été semé (v. 19). En 11,4 déjà, Jésus disait : « Allez annoncer à Jean (Baptiste) ce que vous entendez et regardez », et décrivait son agir par une citation d’Isaïe 35,5 évoquant entre autres la guérison d’aveugles et de sourds-muets, telle qu’opérée de fait en 9,27,31-32. Cela éclaire l’alternance discours-récits dans tout l’évangile : seul le cœur disponible comprendra les discours entendus et la portée de l’agir visible de Jésus relaté dans les sections narratives.

Pierre et les autres disciples

Jésus éduque ses disciples. Moins rudement chez Matthieu que chez Marc, mais continûment : les discours les visent spécialement (Matthieu 5,1;10,5;11,1 les Douze;13,10-36;18,1;24,3). Matthieu ne parle d’apôtre(s) qu’en 10 ,2, pour donner les noms des Douze, en commençant par « le premier, Simon, appelé Pierre ». Matthieu 14 à 18 relève en propre plusieurs émergences de Pierre : pour vouloir marcher sur les eaux (14,28) ; pour demander une explication (15,15) ; comme bénéficiaire d’une béatitude et de promesses singulières, à Césarée (16, 17-19) ; autour de la question du didrachme (17,24-27) ; à propos du pardon à accorder au frère (18,24). Le reproche que Jésus lui adresse en 14,31 est assez typique de Matthieu : « Homme de peu de foi » (cf. 6,30 ; 8,26 ; 16,8 ; 17,20) et « Pourquoi as-tu douté ? », verbe qu’on ne retrouve, dans tous les évangiles, qu’en Matthieu 28,17 : « Or, ils doutèrent »… Pourtant, Jésus les envoie de par le monde, mais en ajoutant « Et voici que moi, je suis – egô… eimi : nom divin ! – avec vous… » : autrement dit, Emmanuel (Matthieu 1,23) !

Philippe Wargnies s.j.

Pour aller plus loin :

Repérez les paraboles propres à Matthieu. – Creusez ses insistances sur : la justice, de Matthieu 3,15 à 6,33 ; la filiation, de 16,13 à 17,27 ; la foi, aux chapitres 14-17 ; le sang, de 23,30 à 27,46. – Qu’ont de commun les finales du premier et du dernier discours ? – Rapprochez la marche de Pierre sur les eaux (Matthieu 14,25-33) et la dernière page de l’évangile. – Montrez comment la miséricorde et le pardon trouvent place chez Matthieu. – Quel portrait nous donne-t-il de Judas ? – Notez les mentions du Père par Jésus, surtout dans les discours.

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