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Ecole de prière - Revue N°18 - Juillet 2012

Prier avec ma volonté

Dans Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout , Jean-Claude Dhôtel nous introduit à une méthode pour « que tout devienne prière », en l’appliquant à la mémoire, l’intelligence, la volonté, facultés chères à saint Ignace. Nous avons souhaité revisiter ces textes en une série de trois volets. Dans ce troisième volet, Jean-Claude Dhôtel nous introduit à une manière de prier avec sa volonté, dernière des trois facultés car plus immédiatement ordonnée à l'action, dans le sens où elle opère le passage entre la prière et la vie.

La prière s'appuie sur la mémoire, elle chemine par l'activité de l'intelligence pour comprendre et pour se soumettre au jugement de Dieu. On s'y attend: une troisième faculté va entrer en scène dans le déroulement de la prière : la volonté. Faut-il encore préciser que l'énumération n'implique pas obligatoirement un ordre chronologique. Si on parle de la volonté en dernier lieu, c'est parce qu'elle est plus immédiatement ordonnée à l'action et qu'à ce titre, elle va opérer le pas­sage entre la prière et la vie. Mais peut-être pas de la manière où nous l'entendons habituellement.

Plus ou moins conditionnés par les anciens résumés de méthodes pour prier, si nous avons reçu cette formation dans notre jeunesse, nous faisons intervenir la volonté à la fin de la prière pour prendre une résolution. C'est, en effet, l'aboutissement normal d'une prière qui ne voudrait pas être une évasion. Mais, en réduisant le rôle de la volonté au seul projet de résolution, on en fait le parent pauvre de la prière, l'élément le plus sec qui, sous prétexte de revenir, comme on dit, « au concret » - comme si la rencontre avec Dieu était une abstraction ! - évacue tout ce qui s'est passé de chaleureux et de lumineux dans la rencontre.

Pour aimer

Il est vrai que nous sommes abusés par le sens nouveau que nous donnons à des mots anciens. Pour nous, quelqu'un qui a de la volonté, qui est volontaire, c'est avant tout un homme énergique, un homme qui ne tient guère compte, dans ses décisions et ses activités, des inclina­tions du cœur, si toutefois il en éprouve. Un homme qui « ne fait pas de sentiment ». Pris dans ce sens-là, et replacé dans le triptyque mémoire-intelligence-volonté, dont nous avons dit qu'il épuise l'activité spirituel­le de l'homme en prière, le mot volonté vient couronner une sorte de monstruosité. Monstrueuse, en effet, serait cette présentation de la prière - mais pas chimérique hélas ! - où manquerait le projet fondamental de l'homme, celui qui, en définitive, mobilise toutes ses facultés, et pas seulement dans la prière : le projet d'aimer.

Le mot nous a trahis. Les anciens le prenaient dans un sens, nous le prenons dans un autre. Quand ils parlaient de la volonté, ils voulaient dire ce que nous appelons ordinairement l'affectivité ou le cœur. Alors que ces termes étaient synonymes, nous avons fini, en en altérant le sens originel, par les opposer : la volonté, déviée vers le volontarisme, l'affectivité ou le cœur, déviés vers le sentimentalisme. C'est ce terrible contresens qui a compromis la méthode.

Saint Ignace est l'un de ceux qui ont le plus contribué à la rendre populaire chez les laïcs. Il en disait peu de choses dans les Exercices spirituels, mais c'était déjà trop pour tenir sur ces petites feuilles impri­mées, répandues à des milliers d'exemplaires, et qu'on pouvait glisser entre les pages d'un livre. On a donc schématisé au maximum et le résultat a donné à peu près ceci. Après quelques préliminaires, on en venait au plat de résistance du menu de la prière. Mémoire : je me sou­viens du texte sur lequel je vais méditer. Intelligence : je réfléchis point par point, sur ce texte. Volonté : je prends une résolution.

Mais que disait saint Ignace ? Une simple annotation, dans le livre des Exercices, mais qui change la perspective : « Nous nous servons de l'activité de l'intelligence pour comprendre et de celle de la volonté pour aimer ». Ignace était un homme énergique, volontaire, passionné, oui ! Mais sait-on que chaque matin, en célébrant la messe, et la nuit, lorsqu'il priait sur la terrasse de la maison, il pleurait des larmes de tendresse, si abondantes, rapportent les témoins, qu'elles avaient fini par creuser deux sillons sur ses joues ? « Nous nous ser­vons de la volonté pour aimer ». Comme on est loin de la froide et sèche résolution ! Ignace, d'ailleurs, ne parle jamais de résolution. Il parle de fruits, quelque chose de savoureux qu'on va cueillir sur un arbre ; il parle aussi d'élection, c'est-à-dire de choix, mais d'un choix d'amour, d'élection, de dilection, de prédilection.

Saint Augustin avait écrit quelque chose d'approchant à propos de cette parole du Christ : « Nul ne peut venir à moi si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire » (Jean 6, 44). Il avait écrit : « Il existe une volupté du cœur... Si les poètes ont pu dire que chacun est entraîné par sa propre volupté, non par nécessité mais par volupté, non par contrainte mais par délectation, combien plus ne devons-nous pas dire qu'un homme est attiré par Jésus-Christ quand il est délecté par la vérité, par la béatitude, par la justice, par la vie éternelle. Et tout cela, c'est Jésus-Christ. Hé quoi ! Les sens corporels auront-ils leurs voluptés et l'esprit sera-t-il privé des siennes ? Qu'on me présente un amant, il sentira ce que je dis ; qu'on me donne un désirant, affamé et altéré, aspirant à la fontaine, il saura ce que je dis, mais si je parle à une âme froide, elle ne m'entendra pas ». Comprenne donc qui pourra : loin d'exclure le cœur, la volonté, c'est le cœur, l'affectivité profonde qui produit l'amour, qui conduit à l'amour, attiré par lui. « Nous nous servons de la volonté pour aimer ».

Plus de respect

Mais prenons garde de confondre cette affectivité profonde avec un vague sentimentalisme qui, à force d'imagination, voire même d'une cer­taine sensualité morbide, sécréterait dans la prière une familiarité douteu­se avec le Seigneur. Saint Ignace poursuit, dans cette même annotation : « Remarquons donc (ce « donc », à lui seul, est significa­tif) que l'activité de la volonté, lorsque nous nous entretenons avec Dieu notre Seigneur, exige de notre part un plus grand respect que lorsque nous nous servons de l'intelligence pour comprendre ». Pourquoi plus de respect ? Parce que, maintenant, Dieu se fait plus proche, comme ce fut le cas pour Moïse, près du buisson ardent, quand il perçut la proximité de Dieu. Il ôta ses sandales et se voila le visage (Exode 3, 5-6). La lente approche de la mémoire et de l'intelligence n'a été qu'une préparation à la rencontre. Mais qui pourrait croire que la rencontre puisse se produire, si ce n'est Dieu qui vient à nous ? C'est « l'Esprit, dit saint Paul, qui se joint à notre esprit » (Romains 8, 16), et non pas l'inverse, dans ce moment où, selon saint Ignace encore, « le Créateur se communique lui-même à l'âme fidèle, l'embrassant dans son amour et sa louange, et la disposant dans la voie où elle pourra mieux le servir à l’avenir ».

Voilà pourquoi, s'il n'est pas nécessaire de suivre l'ordre d'énuméra­tion des trois facultés, il est pourtant normal que la volonté affective n'entre en jeu qu'après une lente préparation, pour être aussi vraie dans la prière qu'elle peut l'être dans les relations humaines. Voilà pourquoi surtout, puisque c'est le moment de la rencontre et du tête à tête, ce moment de la prière exige que nous apportions un plus grand respect que lorsque nous cheminons laborieusement en suivant le texte de l'Écriture ou le cours de notre pensée à la recherche de Dieu.

Comme un ami avec son ami

Respect qui engendre, alors, la vraie familiarité. Cet entretien en tête à tête, dont la Bible offre tant d'exemples, « c'est proprement, dit saint Ignace, parler comme un ami parle à son ami ou un serviteur à son maître. Tantôt on demande une grâce, tantôt on s'accuse d'une chose mal faite, tantôt on confie ses affaires et on demande conseil à leur sujet ». On le voit, la prière, à ce moment-là, est tout entière tournée vers l'action, mais elle n'est pas pour autant détournée de Dieu, puisque c'est de l'entretien lui-même que le projet d'agir prend sa source.

Les méthodes, à ce propos, parlent d' « actes ». Mais, à l'évocation de ce mot, que de souvenirs, encore, à exorciser ! Actes de foi, d'espé­rance, de charité... Actes avant et après la communion... « Dites votre acte de contrition » (dire un acte !)... Le mot lui-même, pourtant, est juste ; un acte n'est pas toujours quelque chose qu'on fait en vue d'un résultat tangible ; ce peut être aussi, et c'est le cas dans la prière, un mouvement du cœur, provoqué par Dieu qui, parce qu'il se fait proche, agit directement sur nous sans autre cause que lui-même. C'est ce que les auteurs spirituels nomment la consolation. Rien de douceâtre là encore. « J'appelle consolation, dit saint Ignace, le cas où se produit dans l'âme une motion intérieure, par laquelle elle en vient à s'enflam­mer dans l'amour de son Créateur et Seigneur... Ou encore, toute aug­mentation d'espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire l'âme, en la reposant et en la pacifiant dans son Créateur et Seigneur ».

Ce n'est pas le moindre paradoxe de la prière que son acte le plus volontaire soit en même temps le plus passif, que le moment du repos et de la paix soit celui qui prépare le plus immédiatement à l'action prochai­ne. Mais paradoxe vécu en de nombreuses pages de l'Évangile. Joie de Marie, comblée par le Seigneur, qui part en hâte, à travers les montagnes, chez sa cousine Elisabeth ; joie des apparitions pascales, où Madeleine, tout éblouie par la présence de son Seigneur revenu, s'entend dire : « Va vers mes frères » (Jean 20,17) ; où les apôtres vont et viennent au pas de course, d'Emmaüs à Jérusalem, du cénacle au tombeau, du tombeau au cénacle, de Judée à Tibériade et de Palestine aux extrémités de la terre !

La prière a atteint son but quand on en sort avec le désir, libéré par la rencontre de Dieu, avec l'allégresse, la joie dynamique qui débouche sur l'action. La résolution, s'il en faut, peut préciser ce désir en lui donnant un point d'application, rien de plus.

Seulement, tout cela est donné. Autant dire que cela n'arrive pas tou­jours. Plus souvent peut-être, et même sans qu'il y ait de notre part faute ou négligence, le Seigneur n'est pas au rendez-vous, du moins d'une manière sensible. Pourquoi ? Il le sait, et n'en cherchons pas la raison, sauf pour déceler nos propres insuffisances. Mais une chose est certai­ne : pour que la rencontre ait lieu quelquefois, il faut toujours que, de notre côté, nous ayons parcouru le chemin.

Jean-Claude Dhôtel, s.j.

Chapitre du livre Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout, devenu en 2012 dans une édition revue et augmenté Dieu au quotidien, à la manière d'Ignace de Loyola.

Voir l'article - Prier avec ma mémoire
                   - Prier avec mon intelligence
                 

Jean-Claude Dhôtel, jésuite, né à Paris en 1926 et décédé brusquement en 1992, a été permanent pendant 10 ans au secrétariat de la Communauté et de la revue Vie Chrétienne. Avec sa grande connaissance de la vie et des écrits d’Ignace de Loyola et son expérience d’accompagnateur de retraites, il a dirigé ensuite le département Spiritualité du Centre Sèvres, les facultés jésuites de Paris et formé des générations d’accompagnateurs spirituels, laïcs ou clercs.


 
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