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Ecole de prière - Revue N°16 - Mars 2012

Prier avec ma mémoire

Dans Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout, Jean-Claude Dhôtel nous introduit à une méthode pour « que tout devienne prière », en l’appliquant à la mémoire, l’intelligence, la volonté, facultés chères à saint Ignace. Nous avons souhaité revisiter ces textes en une série de trois volets. A commencer aujourd’hui par la mémoire.


Souviens-toi...

On nous a souvent dit, à partir de quelques exemples pris parmi nos actes les plus quotidiens, que « la prière n'est pas loin de nous » et qu' « il suffit de peu de chose pour que tout devienne prière ». Dès lors, à quoi bon la méthode ? « Avoir une méthode de priè­re nous donne confiance, mais pour combien de temps et parfois à quel prix ! » Cependant, la plupart des exemples choisis se rapportaient aux diverses étapes d'une antique méthode, dite des « trois puissances » (!), qui consiste à appliquer à la prière l'usage des trois facultés : mémoire, intelligence, volonté. On nous l'enseignait naguère, nous la retrouvions dans les Exercices spirituels de saint Ignace. Mais, disons-le tout net, elle nous laissait froids (mais quelle méthode a-t-elle jamais été chaleureuse !) Dédaignée dans la prière, elle retrouvait un regain de vigueur dans l'Action catholique : voir, juger, agir, n'est-ce pas la même chose que faire usage de la mémoire, de l'intelligence et de la volonté ? Et n'est-ce pas, en définitive, ce que nous faisons spontanément dès qu'il s'agit d'un problème sérieux à résoudre ?

Ne parlons donc pas de méthode, du moins pas plus qu'il ne faut. Si dans les prochains chapitres, j'aborde successivement ces trois points, c'est seulement par commodité. En fait, je voudrais évoquer ce « peu de chose » qui fait que « la réflexion, le souvenir, la détente ou la concen­tration... deviennent prière » ; montrer comment ces actes quotidiens peuvent passer en prière, et leur effet, sous le feu de l'Esprit, être changé de mort en vie, créer en nous, non plus le besoin de prier, mais le désir de Dieu.
Aujourd'hui la mémoire, le souvenir de celui qui prie.

Souvenirs mortels

Parler de « souvenirs impérissables », c'est, la plupart du temps, une manière de conjurer le sort qui condamne à la mort, comme toutes choses humaines, nos souvenirs. Combien d'anniversaires, jadis presti­gieux, sont tombés dans l'oubli des foules pour qui la fête n'est plus une occasion de rassemblement et de célébration, mais de fuite vers la soli­tude et le calme ? Il est vrai que chacun a son calendrier personnel où sont inscrits ses propres souvenirs. Beaucoup en vivent, les yeux perdus vers le passé de cette vie qui n'est plus une vie, mais un compagnonna­ge avec la mort.

Alain Resnais, dont les films sont des variations sur un thème unique (Hiroshima mon amour, L’année dernière à Marienbad, Muriel, La guerre est finie, Je t'aime je t'aime ...), exprime douloureusement cette tentative désespé­rée de récupérer le passé, de le ressusciter dans la mémoire. C'est le drame du souvenir humain. Livres d'histoire, catalogues, bibliothèques, musées, tombeaux et monuments, tout ce que l'homme invente pour ne pas oublier, est marqué du même signe de la mort. Le souvenir, en effet, naît de la mort de l'événement. La vie des mots n'est qu'un semblant de vie. Il n'est d'évocation que de fantômes exsangues. Et c'est toujours un tombeau vide que les pèlerins du passé découvrent au terme de leur pèlerinage.

Le souvenir de la foi

La prière de l'homme qui se souvient serait-elle cette vaine tentative ? Le rôle de la mémoire est considérable ; la Bible est un recueil de souvenirs; la liturgie est un « mémorial ». Les psaumes, comme les cieux, « racontent la gloire de Dieu » et chaque dimanche, nous nous rassemblons « pour faire mémoire » de Jésus-Christ. Comme toute évocation du passé, celle-là ne devrait-elle pas - et c'est parfois ce qui nous arrive - laisser dans notre bouche ce même goût de mort et de cendre ? Je sais, nous avons une réponse tout prête : l'Eucharistie n'est pas un pur mémorial, elle rend présent ce qu'elle rappelle, car le Christ est ressuscité et nous attendons son retour. Le présent de la foi est la synthèse du passé et de l'avenir, car c'est Dieu lui-même qui remplit le temps de son éternité. C'est ainsi que les Hébreux se racontaient leur propre histoire et faisaient mémoire des origines et des hauts faits de Dieu, comme dans le Grand Hallel ; chaque étape du temps passé est reliée au présent par ce bond prodigieux dans l'au-delà du temps : « Car éternel est son amour " (Psaume 135). Autrement dit, ce que Dieu a fait, cer­tainement il le fera pour nous, car éternel est son amour. Et le pain que nous rompons pour faire mémoire de Jésus-Christ est le pain de la vie éternelle qui remplit l'instant présent.

Nous le croyons, mais comment le vivre ? Car il y a deux manières de se souvenir. Sur le chemin d'Emmaüs, les deux disciples se souvien­nent, mais leur souvenir est mortel : « Nous espérions... » (Luc 24, 21) Souvenir de la chair qui s'arrête à la chair : projets déçus, occasions manquées, sou­venirs de mort qui tuent l'espérance. Celui qui les rejoint, à partir des mêmes faits transforme le souvenir ou plutôt, il le fait passer de la chair à l'Esprit, du fait au Sens. Comment cela ? D'abord en leur faisant éprouver la continuité de l'Histoire, celle de l'humanité et la leur, afin d'élargir leur perspective ; alors leur souvenir n'est plus mortel, mais vivant ; ils comprennent ! Ensuite, en rapportant cette Histoire à son centre, Jésus-Christ souffrant et glorieux , alors leur souvenir n'est plus seulement vivant, il les fait revivre : leur coeur est « brûlant ». « Commençant par Moise et parcourant tous les Prophètes, il leur inter­préta dans les Écritures ce qui le concernait ». (Luc 24, 27) Pourquoi n'apprendrions-nous pas à prier ainsi avec notre mémoire ?

Vie du souvenir

Si je ne parviens, quand je plonge dans mon passé, qu'à ne remuer que sable et cendres, et si, quand je prie sur un texte d'Évangile, j'ai peine à le relier à ma vie et à celle du peuple de Dieu, c'est dans les deux cas, parce que mon esprit est incapable de rassembler ces frag­ments d'histoire, comme dans la prophétie d'Israël sur les ossements desséchés qui recouvrent la plaine (Ezéchiel 37, 1-14). Il faut que « l'Esprit se joigne à mon esprit » (Romains 8, 16), pour rassembler ces fragments épars et leur donner la vie. A cela, nous pouvons coopérer. A propos de tel passage d'Évangile, de telle parole du Christ, au lieu d'en rapporter immédiatement le contenu à notre situation du moment, à nos petits problèmes d'un jour, il nous est possible, par le jeu de la mémoire, d'élargir notre perspective.

Prenons un exemple, en saint Luc (18, 35-48), l'aveugle de Jéricho, qui est assis sur le bord du chemin. Sans doute, je suis cet aveugle, mais comment saurai-je ce que je voudrais voir si j'en reste à mon aveugle­ment. Mais voici que vient à ma mémoire le verset du Cantique de Zacharie : le Christ, Soleil levant « qui vient illuminer ceux qui étaient assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort » (Luc 1, 79). Ce n'est plus moi seule­ment, c'est le monde entier sur le bord du chemin... L'aveugle crie, poursuit le texte. Là, je me souviens du psaume 33 (7) : « Un pauvre a crié, Dieu écoute. » Et je pense aux Béatitudes, à la bienheureuse pauvreté de ceux qui tendent leurs mains vers le Seigneur : non, je ne suis pas seul. Puis, le Seigneur demande : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? Que je voie » (Marc 10, 51) répond l'aveugle. Là encore, c'est un psaume qui spécifie le contenu de la prière : « Ouvre mes yeux à tes merveilles ! » (psaume 118, 18) ; car enfin, qu'est-ce qui importe, sinon de reconnaître Dieu notre Seigneur dans tout ce qu'il a fait ? Alors je peux revenir à ma vie propre et rendre grâce à Dieu, au cœur de ma nuit, de « m'avoir appelé des ténèbres à son admirable lumière » (1 Pierre 2, 9).

On finit ainsi par prier non plus avec des mots étriqués et rabougris, mais avec la parole de Dieu, celle-là même qui nous interpelle dans l'Évangile. Et par là, on découvre ce que veut dire saint Paul quand il décrit la prière parfaite, celle où l'Esprit de Dieu prie en nous. Sans doute, cela demande une certaine connaissance de l'Écriture pour que les mots de Dieu viennent spontanément à la mémoire, et on ne devient pas du jour au lendemain familier de l'Écriture. Acceptons de prendre le temps qu'il faut !

Souvenir de vie

Par ce premier « exercice » de la mémoire, celui qui prie sort de lui-­même et, en comprenant (c'est-à-dire « en prenant ensemble ») toute l'Écriture, joint son histoire à celle du Peuple de Dieu. Mais cette histoi­re elle-même ne saurait se limiter à la sortie d'Égypte. Elle va vers la Terre promise, ou plutôt vers celui qui est le centre de l'Histoire : Jésus­-Christ mort et ressuscité. Toute prière, à propos de n'importe quel texte ou de n'importe quel événement, que la mémoire ne conduirait pas à ce centre, n'atteindrait pas son but. La seule prière qui sauve et fait revivre est celle qui conduit à l'Événement central de la foi, pour que nulle gloi­re ne nous exalte et que nulle souffrance ne nous déprime. Inutile ici de choisir un exemple. Toute page d'Évangile, ouverte au hasard, ouvre un chemin à ce mystère et permet d'accéder à la vraie connaissance de Jésus-Christ, « avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances » et permet de « lui devenir conforme dans la mort pour parvenir, si possible, à ressusciter d'entre les morts » (Philippiens 3, 10-11). Encore est-il nécessaire de faire cela, toutes les fois que nous prions.

Mais si nous le faisons, le souvenir devient source de vie, comme il se passe dans l'Eucharistie. Tout événement pénible est porteur d'une puissance de résurrection. Tout événement de joie est le fruit d'une communion aux souffrances du Christ. Et c'est cela qui fait de la prière une action de grâce et qui permet de penser qu'il existe un art de vivre chrétien.
 
Jean-Claude Dhôtel, s.j.

Chapitre du livre Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout, devenu en 2012 dans une édition revue et augmenté Dieu au quotidien, à la manière d'Ignace de Loyola.

Voir l'article - Prier avec mon intelligence
                   - Prier avec ma volonté

Jean-Claude Dhôtel, jésuite, né à Paris en 1926 et décédé brusquement en 1992, a été permanent pendant 10 ans au secrétariat de la Communauté et de la revue Vie Chrétienne. Avec sa grande connaissance de la vie et des écrits d’Ignace de Loyola et son expérience d’accompagnateur de retraites, il a dirigé ensuite le département Spiritualité du Centre Sèvres, les facultés jésuites de Paris et formé des générations d’accompagnateurs spirituels, laïcs ou clercs.
 
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